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Travail de demain : "Ce n'est pas parce qu'on est un petite entreprise qu'on est impuissant par rapport à l'avenir" - Interview de Dominique Turcq

Interview de Dominique Turcq

Révolution biologique, transition écologique... Dominique Turcq, chercheur en sciences sociales et professeur en sciences de gestion, revient sur quelques évolutions majeures, selon lui, pour l’entreprise de demain et pour penser le travail  du futur.

Anact : Quelles sont, selon vous, les grandes tendances en prospective à  prendre en compte aujourd’hui pour penser le travail de demain ? 

Si l’on regarde au-delà d'une décennie, je crois que la révolution biologique sera un facteur majeur. Imaginez une carte ADN personnelle généralisée, accessible pour nous-mêmes et potentiellement pour d'autres, révélant des informations telles que nos prédispositions à certaines maladies et bien plus encore. Cela pourrait affecter de nombreux aspects de notre vie professionnelle : du recrutement, à la composition des équipes, en passant par le suivi des carrières et la gestion de la santé au travail. De telles pratiques existent déjà aux Etats-Unis, ce n’est pas que de la science-fiction ! C'est une réalité émergente qui nécessitera une réflexion approfondie sur les questions éthiques et juridiques.

La deuxième tendance, déjà en cours et qui continuera de se renforcer, c’est la demande croissante d'individualisation ou de personnalisation. Nous observons déjà cela avec le télétravail. Certains souhaitent travailler deux jours à distance et d'autres en désirent quatre. Doit-on établir une règle uniforme ou adopter une approche flexible pour mieux répondre aux demandes individuelles ? Comment les entreprises vont-elles différencier, dans une organisation du travail collective, les conditions de travail en fonction des besoins de chacun ? 

Une autre tendance concerne les exigences environnementales. Une part significative de la jeunesse y est très attentive avec une demande croissante de nouveaux comportements visant à préserver la planète, pour eux et les générations futures. Dans certaines entreprises, nous observons déjà des signes d'interrogation de la part des employés : quel est l'impact de notre activité sur l'environnement ? Les produits que nous proposons sont-ils véritablement sains ? Quelle est notre responsabilité sociétale en tant qu'employés ? Cette sensibilité peut s'étendre demain aux sous-traitants et aux fournisseurs. 

Je m’arrête ici, mais il y aurait bien d’autres tendances à suivre pour préparer demain : par exemple, les réorganisations sectorielles : par exemple, l’agriculture nécessitera-t-elle plus de main d’œuvre ? Plus de technologies ? Avec quels effets ? ; les restructurations industrielles ; le besoin de personnel dans l’éducation, la santé, les services à la personne - et la nécessité de rendre ces professions plus attractives ; la prise en compte des travailleurs non-salariés, etc.

Anact : Comment les entreprises peuvent elles se préparer à mieux anticiper ces transformations ?

Le premier point concerne la nécessité de la formation. Il est nécessaire d'accompagner les transitions en cours en prenant en compte les compétences obsolètes « dites échouées » et les nouvelles compétences à développer, que ce soit dans le domaine de l'intelligence artificielle ou de l'écologie. Mais en plus de ces formations techniques, il faut également prévoir de développer des formations sociologiques, voire politiques, sur les impacts notamment environnementaux et sur la résilience des entreprises face à ces changements.

Ensuite, il devient crucial de pouvoir mener une réflexion prospective approfondie. Les entreprises doivent renouer avec les études stratégiques. Il est primordial d'anticiper comment les tendances actuelles et futures pourraient, à cinq ou dix ans, affecter leur activité, en prenant en compte les défis potentiels comme les opportunités.

Le troisième point crucial concerne la gouvernance des entreprises. Il est impératif d'impliquer au mieux les parties prenantes - que je qualifie plutôt de « parties concernées par l'activité de l’entreprise » - par exemple, les sous-traitants, les freelance, les commerçants, voire demain des représentants de « la nature » ou des générations futures. Les intégrer aux instances décisionnelles telles que les conseils d'administration garantirait que chaque décision tient compte des impacts sur l'environnement, le social et les générations à venir

En matière de reporting et d’évaluation, il est important de reconnaître que la performance d'une entreprise ne peut plus être simplement mesurée par des indicateurs financiers, mais doit prendre en compte l'ensemble des parties prenantes et les externalités négatives telles que les émissions de carbone et la pollution de l'eau. Les employés ont un rôle à jouer en appelant à des changements de législation et de gouvernance en ce sens, car ils sont concernés.

Anact : La prospective est difficilement accessible pour des entreprises de moins de 50 salariés, comment s’y prendre ? 

Effectivement, il n’est pas facile pour les petites entreprises de faire de la prospective. Elles doivent demander aux syndicats professionnels de les aider à anticiper. Avec les autres acteurs de la filière, elles peuvent réfléchir à ces questions : qu'est-ce qui va se passer si le prix de l'énergie triple ? Faut-il chercher des alternatives ? Qu’est-ce que ça va changer – dans l’activité, les produits, dans les façons de travailler ? De nombreuses entreprises réfléchissent déjà à cela, et pas uniquement au niveau de la direction générale. Il y a plein d'idées, à tous les niveaux hiérarchiques pour changer les choses, et s'adapter. On peut même utiliser une intelligence artificielle ! Ce n’est pas parce qu'on est petit qu'on est impuissant par rapport à l'avenir. Il ne faut pas sous-estimer le potentiel d'innovation des salariés. 

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