Retour d’expérience | Quand la transition écologique transforme le travail chez COMEC
Entretien avec Emmanuel Bastide, responsable prospective, innovation et développement de l'entreprise COMEC qui a repenser ses activités, son organisations et ses compétences en passant au réemploi.
Chez COMEC, le passage du neuf au réemploi conduit à repenser les activités, l’organisation et les compétences
Comment fabriquer un produit industriel de qualité à partir d’éléments considérés jusque-là comme des déchets ? Chez COMEC, entreprise industrielle coopérative spécialisée dans la fabrication de menuiseries et d’agencements intérieurs, cette question a conduit à une transformation progressive du travail. Derrière l’objectif environnemental se cachent en effet de nouvelles activités, des compétences à développer, des organisations à adapter et des conditions de travail à prendre en compte.
Réduire l’impact carbone en agissant sur la matière première
La démarche trouve son origine dans une réflexion engagée il y a plusieurs années par l’entreprise autour de sa raison d’être. Associant salariés et associés, ce travail débouche sur une ambition collective : construire des espaces de vie « toujours plus sûrs, esthétiques, confortables et respectueux de l’environnement ».
La réalisation d’un bilan carbone vient ensuite éclairer les priorités d’action. Contrairement à certaines idées reçues, l’essentiel de l’impact environnemental de l’entreprise ne provient ni des déplacements ni de l’énergie consommée sur site.
Ce constat amène l’entreprise à s’intéresser au réemploi. Dans le secteur du bâtiment, de nombreuses portes déposées lors de rénovations sont récupérées mais trouvent difficilement un second usage.
Sans leur huisserie d’origine, souvent marquées par le temps ou devenues inadaptées aux standards actuels, elles terminent fréquemment leur parcours en décharge ou en incinération.
L’idée émerge alors d’utiliser l’outil industriel existant de COMEC pour redonner une seconde vie à ces produits.
« Nous pensions que nous aurions à revoir notre flotte automobile ou les transports. En fait, les deux tiers de notre impact carbone provenaient de l’achat de matières premières. »
Quand la matière première n’est plus standard
L’expérimentation débute en 2023 avec une première palette de portes récupérées. D’un point de vue industriel, le changement est majeur. Jusqu’alors, les équipes travaillaient essentiellement sur des matériaux neufs, homogènes et standardisés. Avec le réemploi, chaque porte devient un cas particulier.
Dimensions variables, états de surface différents, traces d’usure, défauts éventuels : la variabilité devient une caractéristique permanente de l’activité. Cette évolution suscite naturellement des interrogations parmi les équipes :
« Comment veux-tu que je fasse un produit de qualité à la fin alors que tu me donnes du déchet en produit d’entrée ? »
Cette question illustre l’un des enjeux de la transition écologique dans les entreprises : celui de reconstruire collectivement de nouveaux repères de qualité lorsque les modes de production évoluent.
L’enjeu n’est plus seulement de transformer une matière première standardisée, mais d’apprendre à caractériser, sélectionner et valoriser des ressources hétérogènes. Le travail devient alors davantage centré sur l’analyse de la situation, l’adaptation et la prise de décision.
« Tous nos collaborateurs ont l’habitude de travailler sur de la matière neuve, propre, avec un standard qualité. Et là, on leur donne comme matière de travail un objet destiné au rebut. »
Faire émerger une nouvelle activité : qualifier la ressource
Pour intégrer cette variabilité dans un processus industriel maîtrisé, COMEC crée une activité qui n’existait pas auparavant : la qualification des portes récupérées. Avant toute transformation, les portes doivent être observées, triées, analysées et orientées vers les filières adaptées. Deux salariés sont progressivement formés à cette activité.
Leur rôle consiste à déterminer quelles portes pourront être valorisées, sous quelles conditions et pour quels usages. Ils s’appuient pour cela sur des critères techniques spécifiques ainsi que sur un outil numérique permettant d’enregistrer les caractéristiques de chaque produit.
Cette fonction intermédiaire joue un rôle essentiel : elle transforme un gisement hétérogène de matériaux récupérés en flux industriel exploitable.
Au-delà de la maîtrise technique, cette activité mobilise de nouvelles compétences d’observation, d’analyse et de prise de décision qui n’étaient pas nécessaires dans le cadre d’une production entièrement basée sur des matières premières neuves standardisées.
Repenser l’organisation du travail
L’arrivée du réemploi ne crée pas seulement de nouveaux postes. Elle modifie également le fonctionnement de l’atelier.
Dans la fabrication traditionnelle, les opérations suivent une succession d’étapes relativement stable. Avec les portes réemployées, certaines interventions doivent être réalisées beaucoup plus tôt dans le processus afin d’effacer les traces des usages précédents.
« Avec du neuf, on usine à la fin. Avec les portes de réemploi, il faut faire disparaître les traces du passé. On usine donc dès le début et aussi à la fin.»
L’ordre des opérations est revu. De nouveaux flux apparaissent. Certains postes doivent être repositionnés dans l’atelier.
L’organisation en îlots déjà présente chez COMEC facilite cette évolution. Elle offre une souplesse permettant d’intégrer progressivement ces nouveaux circuits de production sans bouleverser l’ensemble du fonctionnement.
Cette expérience montre que l’intégration du réemploi ne consiste pas simplement à ajouter une ou plusieurs étapes supplémentaires à un processus existant. Elle conduit à repenser la circulation des produits, l’enchaînement des tâches et les interfaces entre les activités.
Anticiper les effets sur les conditions de travail
L’introduction d’une matière première différente a également des conséquences concrètes sur les conditions de travail. Alors que les panneaux neufs arrivent avec des dimensions homogènes permettant une manutention largement mécanisée, les portes récupérées nécessitent davantage d’observations, de manipulations et de retournements.
« Sur une palette de portes de réemploi, il n’y en a pas deux identiques. »
Cette situation génère des contraintes physiques supplémentaires, d’autant que les portes peuvent atteindre un poids d’environ 35 kg.
L’entreprise identifie rapidement cette difficulté. Le poste de qualification est alors implanté sous un bras manipulateur déjà disponible dans l’atelier afin de réduire les efforts de manutention.
Cette adaptation illustre l’importance d’intégrer les questions de santé et de conditions de travail dès les premières phases d’expérimentation, voire en amont. Dans ce cas, la recherche d’un bénéfice environnemental ne s’est pas faite au détriment des conditions de réalisation du travail.
Des métiers qui évoluent au-delà de l’atelier
Les transformations liées au réemploi concernent également d’autres fonctions de l’entreprise.
La logistique doit gérer un stock plus diversifié et moins prévisible, tandis que les achats et la production intègrent davantage les principes de l’économie circulaire.
Le métier commercial évolue lui aussi. Le produit final étant visuellement identique à une porte neuve, sa valeur environnementale doit être expliquée aux clients. Des actions de sensibilisation et de formation permettent donc aux équipes commerciales de présenter ses bénéfices en s’appuyant sur des données objectivées.
Le réemploi ne transforme donc pas seulement le travail dans l’atelier. Il fait aussi évoluer les pratiques et les compétences des fonctions logistiques, commerciales et administratives.
La transition écologique comme projet de transformation du travail
L’expérience de COMEC montre que modifier un produit, un procédé ou un modèle économique conduit presque toujours à transformer le travail.
Le passage au réemploi ne repose pas uniquement sur de nouvelles techniques. Il nécessite de créer une activité de qualification, de développer des compétences, de réorganiser les flux de production et d’anticiper les effets sur les conditions de travail.
Ces évolutions soulèvent des questions très concrètes : quelles compétences faut-il développer ? Quels besoins de formation faut-il prévoir ? Comment adapter l’organisation de la production ? Quels seront les effets sur la charge physique, la coopération entre les métiers et les critères de qualité ?
Chez COMEC, ces questions ont été traitées progressivement grâce à l’expérimentation et à un dialogue étroit avec les salariés. La création d’une activité de qualification, l’installation d’une aide à la manutention et la formation des équipes commerciales montrent que les dimensions humaines et organisationnelles ont accompagné le projet.
Cette expérience rappelle que les projets de transition écologique ne peuvent pas être envisagés sous les seuls angles technique, économique et environnemental. Leurs effets sur les métiers, les compétences, l’organisation et les conditions de travail doivent être évalués dès leur conception.
Cette anticipation permet de prévenir de nouvelles contraintes, mais aussi de repérer des possibilités d’amélioration et de développement des compétences. En intégrant le travail dès le départ, la transition écologique peut ainsi devenir à la fois un levier de performance durable et un facteur de qualité du travail.
La transition écologique ne consiste pas seulement à réduire l’impact environnemental. Elle invite les entreprises à interroger la manière dont le travail est réalisé et à faire de ces transformations une opportunité de construire des organisations plus durables, à la fois pour l’environnement et pour les salariés.
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