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Regarder le travail : un moyen d’en discuter

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Dans le cadre du festival « A nous de voir » à Oullins, l‘association Ciné Travail a organisé la présentation et la mise en débat de 3 documentaires sur le thème « Filmer le travail », avec pour grand témoin Yves Clot, psychologue du travail et chercheur au Cnam.

Cette journée a été l’occasion de découvrir la méthode de l’autoconfrontation, méthode d’analyse du travail et d’intervention utilisée par Yves Clot.

Les 2 premiers documentaires illustrent sa mise en place. Ils donnent la parole aux salariés dans un cadre particulier. Filmés dans leurs situations de travail, ils sont ensuite invités à visionner et à commenter les images. Elles ont un effet miroir et ouvrent un espace de mise en discussion du travail. Il s’agit d’une « auto-confrontation collective », selon la terminologie employée par Yves Clot. Les films mettent en lumière le décalage entre les images des situations de travail et les représentations des salariés.

Le risque pour s’assurer d’un travail bien fait

Documentaire : Aucun risque ! Paroles de compagnons

 René Baratta, L’Ouvre-boîte, 1992.

Ce premier documentaire, réalisé avec des ergonomes et un psychologue du travail, retrace le quotidien d’ouvriers du bâtiment. Le spectateur mesure la dangerosité des situations de travail (situations vertigineuses, maniement de blocs de béton, non respect des règles de sécurité, situations d’équilibres précaires etc.). Confrontés aux images, les compagnons s’expriment sur le risque. Mais ils minimisent, et sont même parfois dans le déni des dangers encourus. Leurs échanges font émerger de vraies réalités et leur permettent de reconsidérer leurs activités de travail.

Ces prises de risques dans le travail relèvent-elles de l’inconscience, d’un manque de formation ?

Yves Clot souligne que le risque majeur pour le professionnel c’est de mal faire son travail.  « Souvent, travailler, c’est arbitrer entre deux risques » (la sécurité ou le travail bien fait.). René Baratta explique que face aux injonctions contradictoires les salariés font le choix de sacrifier quelque chose de leur santé afin de réaliser un travail de qualité. Or l’entreprise n’est souvent pas en capacité de faire une réelle analyse du travail se contentant d’une approche comportementaliste des risques.

Selon Yves Clot, le regard de l’autre met en lumière les risques associés à ses propres comportements et permet de comprendre pourquoi on se met en danger. Les transgressions aux règles de sécurité, par exemple, ne sont pas délibérées mais « aident à mieux faire son travail. » Evoquer ensemble les situations et la façon de faire son travail fait émerger une prise de conscience collective des risques. A partir de ces « nouvelles représentations », les opérateurs sont plus à même d’envisager les transformations adaptées à une meilleure prévention tout assurant la qualité de son travail.

Y.Clot insiste sur l’importance des collectifs de travail. Souvent malmenés, ils tendent à se réduire au sein des entreprises. Le chercheur souligne que la vitalité d’une organisation se trouve dans ces collectifs. Dans les interventions dites d’ « auto-confrontation croisée », il recrée des groupes de discussion, de « dispute » autour de la notion du travail bien fait. C’est l’objet du second documentaire.

Discuter le travail pour redynamiser l’entreprise

Documentaire : Instituer la dispute professionnelle

Gabriel Fernandez et Yves Clot, 2013

Ce documentaire est une compilation d’images de situations de travail et de témoignages filmés par Yves Clot et son équipe de la « clinique de l’activité ». On montre ici le travail du chercheur pour lequel l’image devient un outil méthodologique à part entière. L’objectif  poursuivi par ces interventions est de développer le pouvoir d'agir des professionnels sur leur activité de travail. La découverte des images est l’occasion de créer un espace de « dispute professionnelle » au sein d’un collectif de salariés, opérateurs et managers, d’une même institution ou d’une même entreprise. Plusieurs corps de métiers sont étudiés ici: procureurs de la République, conducteurs de train, ouvriers du BTP ou de l’industrie, prêtres, etc.

Restaurer un collectif de travail revient à redonner du pouvoir aux salariés en leur rendant la capacité d’agir sur leur travail. Une instance se crée regroupant un collectif de salariés, de représentants du personnel, de membres de la direction, de médecins du du travail. Ils confrontent leurs points de vue sur la perception du travail bien fait. Les divergences et les mises en discussion permettent d’aboutir à des « compromis dynamiques ». Ils servent à initier, avec l’appui de l’intervenant, des transformations qui prennent en compte à la fois les aspirations des opérateurs et la politique de la direction. Les décisions de changements du travail intégrant les éléments de ces débats, sont plus facilement acceptables et génèrent de la « vitalité organisationnelle. »

Les organisateurs ont souhaité compléter ce travail de chercheur par un autre documentaire.

Consacré à l’activité du soin dans un cadre particulier, le milieu pénitencier, le film de Régis Sauder pointe également l’importance du collectif de travail et des espaces de confrontation.

Documentaire : Etre là

Régis Sauder. Shellac Altern, 2012

Le regard porté ici est un point de vue de cinéaste, non plus de chercheur. Le réalisateur a suivi durant plusieurs semaines une équipe de médecins psychiatres, ergothérapeutes, infirmières dans une unité spécialisée de la maison d’arrêt des Baumettes à Marseille. Comment les soignants gèrent-ils l’espace de soin en marge de l’administration pénitenciaire ? Comment soignent-ils ces détenus qui deviennent des patients le temps du soin ? Comment vivent-ils leur travail au quotidien ?

Le documentaire traduit à la fois la souffrance des patients et le difficile travail des soignants. L’équipe ressent fortement l’enfermement. La tension psychologique est omniprésente. Les conditions de travail sont difficiles. Sophie, psychiatre, a travaillé dans cette unité durant dix ans. Le documentaire est scandé par ces questionnements sur sa place en prison, sur la possibilité d’y accomplir son métier de psychiatre. L’ensemble de l’équipe partage la même idée du soin. L’une d’entre elles avoue : « c’est le collectif qui me fait tenir. »  Le réalisateur filme notamment les réunions d’équipe, espace de confrontation et de débats qui permettent d’enrichir le travail mais également de le supporter.

Pour en savoir plus : Interview de Régis Sauder dans Télérama, 09/11/2012

«  Il n’y a pas d’images anodines du travail. Elles sont polysémiques mais elles ne prennent de sens que si elles sont commentées par ceux qui le font » (René Baratta, réalisateur.) » A travers ces différentes immersions dans le monde du travail, on perçoit à quel point l’expression des salariés sur leur travail peut être riche, enrichissante pour eux-mêmes et pour l’entreprise, à condition que cette parole soit entendue et discutée.