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Prévenir les risques psychosociaux, interview de Philippe Douillet

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A travers le livre "Prévenir les risques psychosociaux", Philippe Douillet présente les outils et méthodes du réseau Anact-Aract pour conduire une démarche de prévention des risques psychosociaux. Guide pratique et synthétique, l’ouvrage s’appuie sur une approche renouvelée des liens entre santé et travail.

Sorti en juin 2013, et issu de l’expérience du réseau Anact-Aract dans les entreprises, ce guide ouvre de nouvelles perspectives pour la prévention et propose de s’attaquer aux causes profondes des risques psychosociaux (RPS). L’auteur, Philippe Douillet, nous présente l'ouvrage.

Interview de Philippe Douillet, zoom sur l’ouvrage

- A travers cet ouvrage, vous avez souhaité vous concentrer sur les « causes profondes » des RPS. Quelles sont-elles exactement ?

Dans ce livre, nous développons les causes à l’origine des risques psychosociaux issues des questions d’organisation du travail ; ceci avec de nombreux exemples en entreprise. Ces causes sont entre autres : des mauvaises conduites de changement, des formes nouvelles d’intensification du travail, des difficultés de management, la mise à mal des collectifs de travail, une réduction de l’autonomie ou des défauts de reconnaissance, etc. Pour nous au sein du réseau Anact-Aract, ce qui est important, c’est de comprendre comment se jouent ces tensions dans des situations concrètes d’entreprises et de travailler sur ces sources de tensions. On travaille ainsi sur des « causes racines » pour permettre de développer ensuite des actions avec des effets plus durables.

- La démarche pour prévenir les RPS que vous nous présentez est-elle le résultat de vos recherches et de vos expériences ?

Cette approche a été construite en s’appuyant sur de nombreux travaux de recherche. Il y a eu, en effet, beaucoup de rapports et d’études récentes qui ont montré les liens entre la construction de la santé mentale et l’organisation du travail, les relations sociales et les conditions d’emploi, et qui ont proposé des modèles de compréhension des RPS.

La pratique en entreprise oblige à réinterroger ces modèles théoriques, à les confronter à la diversité des activités et des populations au travail. Il y a donc un travail de réinterprétation à chaque fois pour mobiliser les acteurs sur leur contexte particulier favorisant un diagnostic spécifique et une démarche concertée de prévention adaptée à l’entreprise.

- Comment cette démarche de prévention (modèle C2R)  a-t-elle été mise en place ? En quoi vous a-t-elle conduit à une approche spécifique ?

Le modèle C2R (contraintes-ressources-régulations) se veut un modèle pratique d’analyse des situations de travail qui fait participer tous les acteurs de l’entreprise. On travaille sur la tension entre les exigences des salariés d’un côté et celles de l’organisation de l’autre. Notre but est de faire apparaître, avec la participation des acteurs de l’entreprise, les facteurs ressentis comme des contraintes pour bien travailler, et les facteurs perçus comme des ressources. Tous les acteurs sont engagés, pour repérer et analyser des « situations-problème », où les tensions sont les plus fortes.

Dans cet ouvrage, le réseau Anact-Aract propose la mise en place de processus de régulation pour favoriser de bonnes conditions de travail. Des conditions qui permettent à la fois aux personnes de faire un travail de qualité dans lequel elles se reconnaissent, mais également de répondre aux objectifs de production de l’entreprise.

- Auriez-vous une expérience de terrain à nous faire partager ?

Je peux vous parler de notre intervention pour accompagner un groupe bancaire dans sa démarche de prévention des RPS. Dans cette entreprise, un questionnaire sur la santé avait été développé et avait permis d’avoir des informations quantitatives intéressantes. Les résultats mettaient notamment en valeur certains secteurs où étaient concentrées les difficultés.

Cette recherche préalable de données de santé permettait d’orienter globalement l’analyse mais ne permettait pas d’expliquer les causes profondes du mal-être. L’Anact a alors proposé une démarche s’appuyant sur une analyse davantage qualitative en s’appuyant sur le modèle C2R. La direction, le CHSCT, l’encadrement, le service médical et social ont été mobilisés pour la mise en valeur des facteurs de contraintes, des facteurs de ressources et des « situations-problème ». On a travaillé ensuite par petits groupes avec les salariés des services concernés, pour analyser ces situations, ce qui a permis de dégager des pistes de solutions à proposer. Ces pistes concernaient surtout les fonctions et moyens du management, l’organisation de la charge de travail, ainsi que les moyens et les espaces de travail. Ces pistes ont pu être travaillées à l’échelon local mais aussi être développées sur toutes les unités en France avec des résultats globalement positifs.

Dans l’ouvrage, sont développées trois démarches complètes d’entreprises : dans le secteur médico-social, dans l’industrie agro-alimentaire, et pharmaceutique.

- Quels sont les grands axes de solutions pour prévenir durablement les RPS ?

Selon moi, il y a deux axes importants pour conduire un projet de prévention durable:

  • La qualité de la démarche elle-même à développer pour mobiliser tous les acteurs concernés autour d’un diagnostic partagé et porteur de  solutions durables.
  • Le niveau des propositions et leur contenu relatif à l’organisation du travail

Nous avons pris soin de bien développer dans le livre l’importance du processus de concertation dans l’entreprise, de l’engagement de la direction, de l’encadrement et de la formation des acteurs. La qualité du dialogue social et l’implication du CHSCT sont aussi des conditions essentielles pour soutenir une démarche qui induit nécessairement des débats, des échanges nombreux et la recherche de consensus minimaux tout au long du processus.

Le livre propose des domaines précis d’actions possibles : amélioration de l’environnement de travail, meilleure régulation de la charge de travail, amélioration du fonctionnement des collectifs de travail (entraide, d’échanges, de soutien effectif...), etc. développement de l’autonomie dans le travail des salariés, soutien au management, développement des divers moyens de la reconnaissance, mesures pour favoriser un équilibre des temps de travail et personnels.

- Si l’on suit votre démarche étape par étape, quels sont les résultats escomptés de la méthode que vous développez dans votre livre ?

Les résultats attendus portent notamment sur la qualité des relations au sein des équipes, avec l’encadrement, une meilleure implication des salariés, une amélioration du dialogue social construit davantage sur des analyses concrètes et partagées à partir du travail. Si les salariés se sentent plus impliqués, les collectifs de travail seront renforcés et les tensions inévitables pourront être régulées plus rapidement. On évitera ainsi des situations de tensions trop fortes susceptibles d’effets négatifs en termes de souffrance individuelle ou collective. Le bénéfice est donc à la fois économique en terme d’implication et de performance, mais aussi en terme de climat social et de santé car les salariés se sentiront mieux reconnus et valorisés dans un travail de qualité.

- Un dernier mot sur votre livre et sur le sujet des RPS ?

Les RPS, ce n’est pas juste un sujet à la mode. La question de la santé mentale au travail restera un sujet à travailler compte tenu des évolutions majeures et pérennes du travail et des entreprises. Il faut donc que l’on installe des actions durables, des mesures qui demandent de remonter dans la conception, la conduite des changements, le pilotage de l’entreprise, le management.

A travers l’ouvrage, nous avons cherché à montrer que les actions de prévention des RPS bien conçues sont des opportunités de faire progresser l’entreprise, son climat social, l’implication des salariés… L’approche des RPS oblige à comprendre que le travail ne doit pas être vu juste comme un coût, ni comme une source de souffrances, mais comme une opportunité à la fois pour le développement personnel des individus et aussi pour la performance de l’entreprise. L’intérêt est de passer d’une vision négative du travail, perçu exclusivement en terme de risques pour la santé, à une vision positive du travail, avec des conditions qui donnent des ressources pour « bien travailler ». On passe ainsi d’une prévention étroite – supprimer les risques - à une  prévention qui développe des environnements favorables à la construction de la santé. Le livre propose des outils et méthodes concrets pour, à partir de cette approche, développer une démarche de prévention pérenne.

Merci Philippe pour le temps que vous nous avez accordé

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