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« Pouvoir agir est déterminant pour construire le sens au travail »

« En quête de sens au travail », c’est le thème de la 19e Semaine pour la qualité de vie au travail, du 20 au 24 juin. Pourquoi cette question du sens s’impose aujourd’hui ? Entretien avec Matthieu Pavageau, directeur technique et scientifique de l’Anact.

Portrait SQVT Matthieu Pavageau

Pourquoi la question du sens au travail s’est-elle imposée cette année comme fil rouge de la Semaine pour la qualité de vie au travail ?

Depuis deux ans le contexte est marqué par la montée des incertitudes qu’elles soient socio-économique, sanitaire, dans les relations internationales, etc. Nous voyons la question du sens refaire surface, elle interroge la direction pour l’individu comme pour les collectifs : où va le travail, mon métier ? Où vont les entreprises ? Quels modes de production visons-nous pour demain ? Où vont les modes de coopération dans les organisations où le travail à distance interroge les relations entre collègues ? 

Lorsque nous nous penchons sur la question du sens au travail, nous voyons bien que celui-ci est perméable à tous les enjeux du système dans lequel il s’inscrit. Nous partageons désormais une conscience aiguisée de la finitude des ressources environnementales et humaines, et déplorons ensemble la lenteur des organisations et de la société à se saisir pleinement de ces enjeux.  Investir dans la ressource humaine au travail est un levier puissant, dans cette ressource que constitue le désir commun de se réaliser dans le travail et de contribuer à la construction d’un avenir qui fait sens.

Le travail, entendu comme activité humaine, c’est-à-dire rémunéré, bénévole ou réalisé dans la sphère privée, est au cœur de nos existences. C’est la possibilité de contribuer, d’être créatif, de mettre de soi dans des réalisations collectives. Quand les conditions ne sont pas rassemblées pour que le travail soit facteur de développement humain, quand il agit principalement comme un facteur de dégradation de la santé ou du lien social, quand il ne permet pas de développer ses compétences, alors, il est sur la bonne voie pour perdre son sens.

Cette question du sens marque une fracture entre ceux qui peuvent modifier leurs parcours et ceux qui vont devoir exercer dans la durée des métiers difficiles qui connaissent peu d’améliorations. Il y a un enjeu de société important d’investir dans ce qui fait la soutenabilité du travail, mais aussi dans ce qui favorisera des projections dans un avenir juste. Ces questions d’égalité renvoient aux politiques sociales censées encourager la capabilité, c’est-à-dire la possibilité d’avoir des options face à une situation dégradée. Cela rejoint l’idée de justice sociale défendue par l’Organisation internationale du travail selon laquelle chacun doit avoir la possibilité de développer une activité, qu’elle soit soutenable et productrice de sens.

Quelle définition donneriez-vous du sens au travail ?

Le sens au travail comporte deux dimensions. Il s’appuie sur un vécu subjectif, et est le résultat d’une construction sociale et sociétale. Une entreprise - ou une collectivité - est associée à des valeurs et des missions, à une qualité de dialogue, à des rapports humains teintés par une culture, un métier, une histoire, etc.

Le sens au travail est par ailleurs lié à l’activité elle-même. Il croise le sentiment d’utilité, la cohérence éthique et le pouvoir d’action, au sens de la transformation de la situation à laquelle nous faisons face, dans l’activité ou concernant la trajectoire de l’organisation dans laquelle on s’inscrit.

Depuis deux ans, en lien avec la crise sanitaire, le nombre de démissions a grimpé (1), les reconversions sont de plus en plus fréquentes, la motivation au travail est fragilisée… Le besoin de trouver du sens au travail a-t-il radicalement évolué ?

La quête de sens au travail est montée en puissance depuis un siècle, mais l’évolution du travail des trente dernières années – je pense par exemple à la numérisation, aux entreprises étendues, à l’intensification, au travail à distance, au travail fractionné qui touche la  conciliation vie privée et vie professionnelle… - tout cela affecte le lien social, la sécurité socio-économique et récemment renforce encore l’aspiration à pouvoir contribuer à une production collective dont les buts font sens.

Pour interroger cette quête renouvelée de sens au travail, il est aussi important d’observer les différents secteurs d’activité. Les organisations et leurs modes productifs ont évolué. Certains métiers, ceux de première et de seconde ligne (ndlr, les professions médicales en «première ligne » et les métiers du commerce, des transports, des services… en « deuxième ligne » - cf. Dares) en paient fortement les frais. Pour ces métiers, la question du sens se situe notamment dans la possibilité d’être en accord avec son identité professionnelle. Certains se disent : nous sommes là pour soigner et non pour contrôler avec autorité les gestes barrières, pour prendre soin de patients et non pour être productif au point de dégrader la qualité de l’accompagnement. L’attractivité de ces métiers est en jeu, l’actualité le montre tous les jours.

En quoi le sens au travail est-il lié aux conditions de travail ?

Les conditions sont-elles réunies pour que je puisse faire un travail dont je suis fier et pour que je puisse agir sur les conditions mêmes de la réalisation de ce travail ? Ce qui crée du sens se situe là.

Les conditions de travail nous mettent, ou non, en position de bien faire notre travail, et ce dans la durée. Cela concerne le lieu, la distance de domicile-travail, l’équilibre vie privée-vie professionnelle, le matériel, l’autonomie, c’est-à-dire la possibilité de prendre des décisions sur la manière de faire son travail avec efficacité et de manière satisfaisante. Les bonnes relations managériales et sociales au travail sont liées à tout cela. Elles jouent fortement sur la possibilité de se retrouver, se projeter, se reconnaitre dans ce que nous sommes en train de faire. Nous jugeons le travail de qualité parce que des collègues nous font un retour et nous aident à avancer sur notre savoir-faire, que les hiérarchiques jouent leur rôle régulateur quand il y a des difficultés et qu’ensemble, nous atteignons les objectifs que nous nous fixons, sur la durée, et de manière soutenable là-aussi.

Comment peut-on travailler pour « améliorer » le sens au travail ?

Le pouvoir d’action est un levier essentiel de la QVCT, selon la vision du travail qui permet de développer conjointement santé, efficacité collective et sens de l’action. Il passe par la qualité du dialogue, les processus démocratiques, la possibilité de développer une forme d’autonomie avec des marges de manœuvre pour agir sur sa trajectoire et sur la situation locale dans une équipe, dans un atelier ou dans un collectif. Il doit passer de manière décisive par le fait de pouvoir construire les transformations du travail.

Le sens au travail est une production collective. A une échelle micro, cela se traduit par un espace pour donner son point de vue, faire part de son expérience de travail pour améliorer les modalités d’action. A l’échelle de l’entreprise, il est davantage question de partager les enjeux opérationnels, d’entrer dans un cycle vertueux dans la construction de sens, avec des phases d’analyse, de retour d’expérience, d’évaluation, etc. Chacun, et chacune là où il est, doit pouvoir percevoir la possibilité de contribuer aux visées collectives.

(1) Le nombre de démissions de salariés en CDI, a augmenté en juillet 2021, de 19,4 % par rapport à 2019, et les ruptures anticipées de CDD de 25,8 %. (source : Ministère du Travail, de l'Emploi et de l'Insertion)

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