Vous êtes ici

Lean. La performance visée s'obtiendrait-elle au détriment des conditions de travail ?

Bloc des outils de page

Envoyer la page par email

Ajouter à ma liste de lecture

Le Lean s’est largement déployé ces dernières années dans les entreprises. Perçu comme un nouveau levier d’action de la performance, il est néanmoins sujet à controverses. Pour favoriser l'échange de points de vue, l'Aract Poitou-Charentes a organisé le 13 septembre 2012 une conférence sur le sujet.

Beaucoup de démarches d’amélioration continue des systèmes de production s'appuient sur les valeurs et objectifs du lean : recherche de performance avec des promesses de gains de productivité rapides par la création de valeur et l’élimination des gaspillages, tout en revendiquant une amélioration des conditions de travail.

Cependant, plusieurs études et communications scientifiques questionnent l’atteinte même de ces objectifs, alertant même sur des risques de dégradation des conditions de travail. Cet appel au débat critique est ouvert par des professionnels de la prévention, mais également par des promoteurs de démarches de type lean.

Pour favoriser l'échange de points de vue, l'Aract Poitou-Charentes a consacré la 5ème édition de ses "Rendez-vous des conditions de travail" à ce sujet. Acteurs des entreprises et des territoires, représentants des salariés, professionnels de la prévention, économistes et sociologues se sont ainsi retrouvés le 13 septembre 2012 à Poitiers pour débattre de la question suivante : "quels impacts du lean sur la performance des entreprises et la santé des salariés ?".

L'intégralité du colloque en vidéo

 

Compte-rendu de la journée

La large participation (près de 120 personnes) témoigne d'une volonté de débattre sur un sujet qui traditionnellement suscitait plutôt des prises de position binaires. Placée sous le signe d’une réflexion constructive, la journée a d'ailleurs été introduite par un binôme d’administrateurs de l’ARACT Poitou-Charentes, représentant le paritarisme du Réseau Anact.

Yves Trouselle, représentant du Medef, défend une "performance raisonnable", préservant LA ressource de l’entreprise : les hommes ! Tony Helion, administrateur CGT, souligne que le type d’organisation lean présente les mêmes écueils que d’autres formes organisationnelles comme le taylorisme ou le fordisme et que les marges de progrès restent grandes.

5 thèmes majeurs ont été discutés, dessinant autant de pistes d’actions permettant de concilier performance et amélioration des conditions de travail.

1. "Des leans" et non "le lean"

L’ensemble des intervenants s’accorde à dire qu’il n’y a pas un lean mais des leans. Il est essentiel de s’interroger sur la genèse de ces démarches et des enjeux associés. Ces-derniers conditionnent la façon dont il est possible d’agir sur les conditions de travail.

Les leans ont une origine commune, le Toyota Production System (TPS), avec des objectifs de productivité, de qualité, de délais en s’appuyant sur une démarche d’amélioration continue et de chasse aux gaspillages qui associe les salariés. Néanmoins, on peut constater une très grande diversité des formes d’application du lean en fonction de la taille de l’entreprise et du secteur d'activité.

Les expériences d'entreprises présentées au cours de la journée ont mis en évidence d'autres facteurs explicatifs de cette diversité : les objectifs recherchés (démarche de progrès, démarche financière, etc.), les modalités de mise en œuvre (démarche descendante ou construite localement, pilotée par des ressources internes ou des consultants), les outils déployés (tous ou uniquement ceux répondant aux besoins) et la maturité de l'entreprise en matière de prévention des risques professionnels.

2. Des études et des professionnels de la prévention-santé au travail alertent sur une dégradation des conditions de travail

Des études (1) mettent en évidence le lien étroit existant entre le déploiement d’organisation du travail transformée par les principes lean et les évolutions des accidents du travail, des troubles musculosquelettiques (TMS), des risques psychosociaux (RPS) et, plus généralement, une dégradation des conditions de travail.

Des professionnels de santé en entreprise font les mêmes constats sur la base de leurs interventions ou de leurs projets de recherche. L’implantation du lean s'accompagnerait d'une intensification du travail, d'une polyvalence subie, de difficultés de synchronisation du travail avec ses collègues dans une organisation en U et d'une individualisation du travail. Une pression sociale accrue entre salariés s'observerait dans les unités de travail autonomes.

Ces professionnels de santé alertent ainsi sur l'importance de surveiller dans les entreprises les indicateurs de santé (accidents du travail, maladies professionnelles, restrictions d’aptitudes), de ressources humaines (absentéisme, turn-over, recours à l'interim) tout au long de la mise en place d’une organisation de type lean. Ce suivi permet de détecter d’éventuelles conséquences sur les conditions de travail.

3. Des représentations du travail très différentes entre promoteurs du Lean et professionnels de l’ergonomie et de la santé au travail

Fabrice Bourgeois, ergonome (cabinet Omnia), a illustré les points de divergence en questionnant la standardisation dans les pratiques de type lean. Rappelant que l'ergonomie s'est développée sur l'idée que les opérateurs expérimentent et définissent quotidiennement de nouvelles règles pour atteindre les objectifs, il avance que les principes du lean ne prennent pas en compte les formes de variabilité du travail.

En effet, les opérateurs ont des capacités et compétences différentes et inégales (la variabilité inter-individuelle) alors que l’un des principes du lean repose sur l’idée que l’homme est "polyvalent et poly-compétent".  De même, les ergonomes s’appuient sur le principe que l’état de l'homme varie (variabilité intra-individuelle : concentration, fatigue..), là où les acteurs du lean s'appuient sur le postulat d'une "stabilité de l’état des personnes".

Il convient donc de partager les connaissances, de former les acteurs de l’entreprise pour permettre une meilleure prise en compte des caractéristiques du travail réel.

4. Des espaces de mise en débat du travail et de "réelles" modalités participatives qui pourraient être des facteurs de réussite

Plusieurs participants ont insisté sur l'importance pour les entreprises de mobiliser les salariés, pour leur permettre notamment, de parler de la réalité de leur  travail.

Thierry Bertrand, économiste du Lemna (Le Laboratoire d'Economie et de Management de Nantes-Atlantique) nous montre, sur la base d’une comparaison entre 3 entreprises, que plus une entreprise propose des espaces de discussions (formels et informels), plus elle favorise une appropriation de la démarche par les acteurs et facilite des remontées d’information. Il insiste sur le rôle important des managers de proximité pour permettre ces débats et favoriser l'expression des opérateurs qu’ils encadrent. Fabrice Bourgois, ergonome, (Omnia), précise que la parole donnée aux salariés ne doit pas se restreindre à la seule remontée de leurs difficultés à atteindre le standard défini.

Pour le réseau Anact-Aract, il convient de favoriser la mise en débat du travail, de permettre aux opérateurs de valoriser leurs prises d’initiative, leur créativité et leurs capacités à faire face à la variabilité du travail. Cela peut également aboutir à la construction d’un cadre de travail, ouvrant des marges de manœuvre et reconnaissant la diversité des pratiques.

5. Des Institutions Représentatives du Personnel très peu mobilisées en amont et lors de la mise en place de ces changements

Jusqu’à présent, le comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) et les comités d'entreprises (CE) étaient peu consultés par les directions d'entreprises sur le déploiement des démarches de type lean, alors qu’il s’agit bien d’un changement d’organisation du travail, avec des effets attendus en matière d'amélioration des conditions de travail.

Plusieurs participants ont pointé que les entreprises n'"officialiseraient" pas toujours ces démarches de recherche de performance. Les élus et membres des CHSCT ont également dit manquer de connaissances et se trouver démunis pour pouvoir instruire et rendre un avis sur ce sujet complexe.
 

 

Mélanie BURLET, chargée de mission au département Changement Technologique et Organisation (Anact)
Fabrice RASPOTNIK chargée de mission à l'Aract Poitou-Charentes

 

(1) Parmi ces études, on notera :

- ASKENAZY (Philippe) - "La croissance moderne, organisations innovantes du travail", ECONOMICA, 2002
Conti et al., "The effects of Lean production on workerjob stress, International Journal of operation& production management", 1999
- EUZENAT (Damien); MORTEZAPOURAGHDAM (Meradj); ROUX (Sébastien) - "Les changements d'organisation du travail dans les entreprises: conséquences sur les accidents du travail", DARES, Documents d'études, 09/2011, N°165
- VALEYRE (Antoine) - ''Conditions de travail et santé au travail des salariés de l'Union européenne : des situations contrastées selon les formes d'organisation'', CENTRE D'ETUDES DE L'EMPLOI, 11/2006, 48 pages (collection Document de travail, n° 73)