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Revue des conditions de travail : "Mieux travailler à l'ère du numérique"

Le sixième numéro de La Revue des conditions de travail porte sur le numérique : que change-t-il dans nos modes de travail et notre relation aux autres ? Parmi les nombreuses contributions, quatre auteurs apportent des éléments de réponse en s'intéressant à ses usages concrets comme l'utilisation de la messagerie électronique, l'impact de la robotisation dans un secteur d'activité et la transformation numérique chez Orange.

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Quels sont les différents usages du numérique ?

L’article du chercheur Marc-Eric Bobilier Chaumon permet d’approfondir cette question. Considérer les usages consiste à prendre au sérieux la façon dont les acteurs s’emparent de la transformation numérique du travail ; l’enjeu étant de soutenir une appropriation des technologies au bénéfice de l’amélioration des conditions de travail. Les technologies numériques ne sont pas toutes identiques les unes aux autres et comportent des usages et effets différenciés sur les conditions de travail. Certaines peuvent apporter un vrai soutien et de réelles ressources pour le bon déroulement des activités. D’autres, peuvent se révéler extrêmement délétères pour le bien-être des salariés en altérant les conditions d’exercice du travail.

De ce point de vue, l’article de Marc-Eric Bobilier Chaumon dresse une cartographie des outils numériques existants. Il s’interroge sur leurs fonctions en tant qu’instrument de développement et d’innovation dans une activité ainsi que son rôle dans la QVT. Un panorama général des usages numériques permet de construire un usage à l’amélioration des conditions de travail.

Six familles de technologies sont caractérisées par l’auteur :

  • Les technologies de communication : échange d’information entre salariés,
  • Les technologies de collaboration : optimisation et coordination du travail par le biais de dispositifs,
  • Les technologies de gestion : automatisation du recueil, du traitement et l’accès aux données stratégiques de l’entreprise avec pour objectif d’augmenter la performance organisationnelle de l’entreprise,
  • Les technologies d’aide à la décision : capitalisation et partage des ressources immatérielles de l’entreprise en suggérant de bonnes pratiques auprès des salariés,
  • Les technologies de formation qui accompagne le processus d’apprentissage.

L’appropriation à l’usage des technologies dépend des conditions de mises en place et de diffusion qui jouent un rôle prépondérant. Marc-Eric Bobilier Chaumon soutient ainsi que l’usage des technologies numériques, « n’est pas à envisager comme un simple outil au service de la tâche mais comme un instrument d’expression, de transformation et de reconnaissance de l’activité ainsi qu’une revalorisation du métier. C’est à ces conditions que l’usage de la technologie aura du sens pour l’individu et qu’elle apportera du sens à l’activité. »

Quelle place pour la robotisation dans les exploitations agricoles ? 

L’article d’Aline Dronne témoigne de la mise en place de la robotisation dans les exploitations agricoles. Elle explique comment la robotisation de la traite laitière peut être un outil d’amélioration de la qualité de vie au travail des agriculteurs en réduisant les efforts physiques et la présence obligatoire lors de la traite. Mais de nouvelles problématiques de travail émergent et se doivent d’être interrogées.

En effet, d’un côté, la robotisation permet une meilleure conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle et une pénibilité physique amoindrie. Le robot permet d’automatiser la traite avec parfois le risque d’un éloignement de l’éleveur avec son troupeau. D’un autre côté, le traitement de données numériques, inexistantes auparavant, transforme considérablement le métier d’agriculteur. La masse et la complexité des informations produites font évoluer le métier d’agriculteur vers l’analyste des données : le tri, l’interprétation des données et l’analyse des dysfonctionnements font apparaître de nouvelles contraintes cognitive et mentales. La charge de travail se transforme et une hyper-connexion apparaît avec l’usage des applications sur smartphone qui offre la possibilité aux agriculteurs de surveiller leurs troupeaux à distance. L’usage approfondi de ces technologies, dans ce secteur, reste encore à inventer et à éprouver dans le temps. Il reste toutefois nécessaire d’anticiper les changements. Mais pour l’auteur, « la compréhension de l’impact d’une technologie dépend toujours de la façon dont elle est utilisée ; ce sont les modes d’appropriation qui en configurent son utilisation effective. »

L'utilisation excessive de la messagerie électronique a un impact direct sur les conditions de travail

L’article Aurélie Laborde traite d’une technologie qui s’est tellement répandue que son usage ne semble jamais avoir été interrogé : la messagerie électronique. Les entreprises semblent ne pas avoir anticipé la question de son usage avant son déploiement. Et pourtant, tout n’est pas si simple dans cet usage : la profusion des messages et le risque de saturation guettent les cadres et les salariés. De plus, le mail peut être un médium de communication brutal et inapproprié dans certaines situations. La notion d’incivilité numérique rend compte de ce phénomène : mise en copie abusive, envois massifs, pressions inutiles, envoi de messages en dehors des horaires normaux (soir, WE, etc.). Peut-être est-il temps de mieux en définir les usages et de prévoir les conditions de son utilisation ? Dans cet article, l’auteur rend compte d’une recherche-intervention dans une entreprise publique auprès de 800 salariés.

En effet, les résultats de l’étude montrent de nombreux dysfonctionnements liés à ce mode d’échange. Son utilisation devenue excessive a un impact direct sur les conditions de travail :

- un sentiment d’inefficacité et de stress associé à l’usage des courriels,

- un effet direct sur l’organisation du temps de travail avec le traitement des courriels ainsi qu’une surcharge cognitive lié à l’usage qui a un impact sur la planification du travail. Les managers éprouvent des difficultés à hiérarchiser les priorités et à communiquer efficacement les informations qu’ils jugent réellement importantes à leurs équipes. Certains salariés déclarent souhaiter davantage de contacts directs, en face à face, dans les échanges. Une réflexion stratégique est alors nécessaire pour préciser les conditions d’utilisation du courrier électronique. Il est alors possible de s’interroger sur les avancées récentes en terme de droit à la déconnexion en tenant compte des contraintes spécifiques vécues par les individus et les organisations de travail.

Un accord qui accompagne la transformation numérique chez Orange

Héléne Jeannin témoigne de la mise en place d’un accord portant sur l’accompagnement de la transformation numérique au sein du groupe Orange. L’entreprise prenant acte des impacts de la numérisation sur les conditions de travail souhaite accompagner les transformations actuelles et à venir.

En effet, les différents acteurs sont conscients que la numérisation bouleverse l’organisation du travail, les métiers, les modes de travail, de management, les usages, et va avoir un impact sur l’emploi. L’ensemble de ses fonctionnements et des processus managériaux peut en être affecté.

Le numérique doit être « un outil mis au service des salariés et de la stratégie de l’entreprise en permettant d’organiser le travail dans le respect des objectifs fixés par l’employeur ». Des principes de précaution sont avancés pour permettre de qualifier les changements à prévoir :

  • questionner la place et l’articulation des outils numériques avec les autres modes de communication,
  • maintenir une position équilibrée entre l’adoption inconditionnelle du numérique ou, à l’opposé, le refus d’entrer dans la transformation numérique.

Face à l’essor du numérique, la déconnexion n’est pas l’unique réponse : l’entreprise doit aussi s’interroger sur ses modes de fonctionnement dans sa globalité. Pour cela, Orange fait de la formation un atout majeur de l’acceptation de ces technologies en mettant le manager de proximité au cœur du passage au numérique. Ce changement ne pourra pas se faire sans l’implication active de l’ensemble des personnels.

Le numérique s’immisce dans de nombreuses dimensions de la vie sociale et organisationnelle. Il importe de réfléchir à ses usages possibles. Les exemples et les études de cas présentés dans ce numéro de La revue des conditions de travail permettent de prendre la mesure d’un certain nombre d’évolutions en cours. Ces usages sont à réfléchir ensemble, salariés et managers afin de garantir une meilleure acceptation du changement, tout en conciliant efficacité et performance. 

Consultez la revue des conditions de travail n°6