« Dans l’entreprise, l'évolution du taux d'absentéisme est souvent un révélateur de difficultés vécues dans le travail »
En entreprise, l’absentéisme est trop souvent appréhendé à travers des indicateurs globaux, peu propices à l’action. Éric Peltier, chargé de mission Aract Normandie, explique que pour bien prévenir, il faut tout d’abord bien comprendre. Et pour cela compléter l'analyse des données sociales par des observations et entretiens de terrain.
Actualités - Publié le 22 janvier 2026 - Modifié le 30 janvier 2026
Quand on parle d’absentéisme en entreprise, de quoi parle-t-on réellement ?
L’absentéisme ne se résume pas à un indicateur unique. Il recouvre plusieurs phénomènes – arrêts maladie, accidents du travail, maladies professionnelles – et surtout des dynamiques et des processus qu’il est essentiel d’observer dans le temps. Pris isolément, ces indicateurs ne disent pas grand-chose. En revanche, leur évolution peut constituer un signal révélateur de difficultés plus profondes liées au travail.
Dans cette perspective, traiter l’absentéisme ne consiste pas à chercher immédiatement des causes, mais à identifier des situations à interroger. L'analyse des données sociales permet de repérer où se concentrent les phénomènes, pour quelles populations, et à quel moment.
Pourquoi les constats chiffrés sur l’absentéisme, pris seuls, sont-ils insuffisants ?
Les entreprises s’appuient encore majoritairement sur des traitements des données concernant l'absentéisme à une maille d’analyse trop large : catégories socioprofessionnelles, moyennes globales, volumes bruts. À ce niveau, on peut observer des écarts, mais sans être en capacité d’en tirer des enseignements opérationnels sur le travail réel.
Le raisonnement en données brutes renforce par ailleurs les biais d’interprétation, en concentrant l’attention sur les services les plus nombreux. Le recours aux pourcentages permet au contraire de faire apparaître des phénomènes de surreprésentation en matière d'absentéisme, notamment dans des services ou métiers peu visibles (et dont les conditions de travail sont également peu visibles), mais potentiellement stratégiques pour l’organisation.
Ces limites entretiennent des représentations qui freinent la prévention : on croit comprendre la situation, alors qu’on ne fait souvent que confirmer des lectures partielles ou erronées.
« Traiter les données, ce n’est pas apporter des réponses, c’est aider les acteurs à se poser les bonnes questions. »
Comment passer de constats chiffrés sur l’absentéisme à une compréhension des conditions de travail et de l’organisation du travail ?
Le traitement des données sociales constitue un point d’entrée dans le diagnostic, mais il ne peut suffire à lui seul. L’intérêt est de travailler à une maille d’analyse plus fine – par services, par métiers, par âges ou par sexes – afin de faire émerger des hypothèses sur ce qui se joue réellement dans le travail et dans ses conditions de réalisation.
Les données permettent ainsi de prioriser les investigations, de poser des hypothèses plus que d’apporter des explications. C’est à ce moment-là que l’analyse du travail devient indispensable : elle permet de comprendre ce qui, dans l’organisation du travail, les évolutions techniques, les parcours professionnels ou les conditions d’exercice, contribue aux phénomènes observés.
Pour cela, il est nécessaire d’aller sur le terrain et d'ouvrir la discussion avec les salariés. Cela peut passer par des démarches d’analyse du travail plus classiques, mais aussi par des outils participatifs comme le « Diagnostic photo », que j’utilise depuis de nombreuses années. Cette démarche permet aux salariés de rendre visibles les situations de contrainte et de ressource, et constitue un levier efficace pour « toucher le travail » et enrichir le diagnostic.
Pouvez-vous donner un exemple de terrain où cette approche a permis de révéler un problème jusque-là peu visible ?
Dans une entreprise industrielle, l’attention était initialement portée sur un atelier de production qui concentrait un volume important d’absences. L’analyse en pourcentage et dans le temps a toutefois mis en évidence un autre service, le laboratoire, très réduit en effectif, mais de plus en plus surreprésenté en termes d'absentéisme pour « maladie ».
L’analyse du travail a montré que ce service subissait une forte pression organisationnelle, liée à des évolutions technologiques en production non répercutées sur le contrôle. Sans l’articulation entre données et terrain, ce dysfonctionnement serait resté invisible. Cette démarche a permis de déplacer le regard et d’ouvrir des pistes d’action ciblées sur l’organisation du travail.
« L’absentéisme n’est pas un indicateur quantitatif à traiter de manière isolée, il doit permettre de faire le lien avec ce qui se joue potentiellement dans le travail et doit pousser l’entreprise à questionner les conditions dans lesquelles il se réalise. »
Ce qu’il faut retenir :
L’absentéisme comporte de multiples aspects qui s’entrecroisent : administratifs, économiques, sociaux et sanitaires.
Il n’y a pas de cause unique à l’absentéisme des salariés.
L’absentéisme est un révélateur du fonctionnement de l’organisation, de l’attrait que celle-ci recèle pour les salariés (en favorisant l’engagement au travail), mais aussi de l’état de santé global d’une population et de ses caractéristiques (âge et genre,
etc.).
Avant d’agir, il est nécessaire de procéder à un bon diagnostic de la situation par l’analyse des données sociales et des observations et entretiens de terrain.
Ensuite, un débat nourri entre les directions, l’encadrement, le personnel et ses représentants est indispensable pour mettre en place un programme d’action efficace.
À écouter
Dans ce podcast, Éric Peltier présente le cas d’une imprimerie confrontée à un absentéisme important, et notamment de la population féminine. Les observations et entretiens sur le terrain ont permis d'éclairer les données sociales : contrairement aux représentations des salariés et de la direction, les postes majoritairement occupés par les femmes étaient en fait plus pénibles que ceux des hommes. À écouter à partir de 00:09 minutes.
La démarche de prévention de l’absentéisme des Œufs Geslin (85)