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La femme de l’ombre

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Avec sa nouvelle "La femme de l'ombre" Sylvie Ferrand a remporté le 1er prix du concours de nouvelles 2015 organisé par l'Aract Occitanie

Tous les matins, j’entre la première dans les bureaux. J’arrive très tôt, à une heure où tout le monde dort encore. J’ouvre la porte avec la clé qui m’a été confiée. Je sais que seuls les responsables en ont une normalement, alors j’ai l’impression d’avoir un privilège. Je travaille ici depuis plusieurs années, et pourtant personne ne me connaît. Je lave et je frotte pour que tout brille. Quand j’ai fini, je referme la porte avec la clé et je repars discrètement. Les autres peuvent arriver, tout est prêt. En fait, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce métier me plaît. J’ai l’impression d’être utile. Ils ne sont pas nombreux à travailler ici. Une trentaine au maximum. Ils ont de l’espace et de la chance d’être si bien installés. C’est rare de nos jours.

Je commence à les connaître un peu. Certains plus que d’autres. Par exemple, le jeune père de famille désorganisé. Son bureau est encombré de piles de papiers, un peu plus hautes chaque jour. Parfois, je fais du rangement pour lui, mais je suis persuadée qu’il ne s’en rend même pas compte. Au milieu de tout ce désordre, il y a des portraits de ses enfants qui sont superbes. Il a du talent pour la photographie. Pas loin, un autre salarié apporte un peu de fantaisie et de joie. Il change de décoration tous les lundis. Autour de lui, les murs sont couverts de posters colorés. Et, juste à côté, c’est mon préféré. Il a une petite carte avec des coeurs posée en dessous de son écran depuis des mois et des mois. Des mots y sont tracés d’une écriture encore maladroite. Sûrement par un de ses enfants. D’ordinaire, c’est le genre de cadeau qui finit au fond d’un tiroir. Je nettoie toujours ce bureau avec un peu plus de tendresse que les autres. 

C’est frustrant d’imaginer les gens sans les avoir jamais vus. Sans savoir à quoi ils ressemblent. Souvent, j’ai envie de m’attarder, pour pouvoir les observer. Mais cela m’est interdit. Chacun doit rester à sa place. Depuis plusieurs semaines, je sens un changement. Ils ont mis des affiches sur les murs. Ils ont distribué des tracts, j’en ai trouvé plein dans les corbeilles à papier. Plusieurs chaises sont regroupées devant le bureau du fond, ils doivent se retrouver là pour discuter. Ils ne le faisaient pas avant. Même celui des posters a rejoint le mouvement. Il a tout recouvert avec ces petites feuilles qui symbolisent leur mécontentement. Et il ne change plus rien. J’aimerais bien être au courant de ce qui se trame. Cela me préoccupe.

Le problème, c’est que je ne sais pas lire. Cela paraît incroyable à notre époque, pourtant c’est la vérité. Je n’ai pas eu l’occasion d’apprendre quand j’étais jeune et après, je n’ai jamais réussi à m’y mettre. Mes fils ont bien essayé de me montrer, mais j’ai toujours autre chose à faire. J’ai du mal à me concentrer. 

Un matin, en arrivant, je m’aperçois qu’il se passe quelque chose d’anormal.

La porte est ouverte.

J’hésite avant d’entrer, je ne suis pas très courageuse. Mais je n’ai pas le choix. Je ne peux pas risquer de mettre mon patron en colère. J’ai besoin de mon salaire.

Je récupère le matériel dans le local réservé à l’entretien. Je pousse mon chariot dans le couloir. Il n’y a personne, apparemment. Je commence mon ménage, dans le même ordre que les autres jours.

Je n’aime pas bousculer mes habitudes. C’est quand je me rends dans les sanitaires pour homme que je le vois. Il s’est endormi sur le sol. Je recule. Je ne sais pas quoi faire.

Je ressors et poursuis mon nettoyage. J’ai honte. Je me dépêche de finir. Mais je suis obligée de revenir vers les toilettes. Je ne peux pas les laisser dans l’état où ils sont. Les gens sont plus sales que ce qu’ils paraissent. Et puis, en y réfléchissant, je pense qu’il faut réveiller ce monsieur. Il ne doit pas rester là. Sinon, ses collègues se moqueront de lui.

Je vais lui chercher un café. Je dois fouiller dans la poche de mon pantalon, sous ma blouse, pour trouver des pièces. Je me demande pourquoi ce n’est pas gratuit. Je suis bien placée pour savoir qu’il n’y a pas de petites économies, mais quand même, ils brassent beaucoup d’argent ici.

Je retourne près de l’homme allongé. Je pose le café sur le lavabo et je me penche vers lui. Je secoue doucement son épaule.

« Monsieur, Monsieur, réveillez-vous. »

Il ne bronche pas.

Je le secoue un peu plus fort. Il ne remue toujours pas.

Je ne sais vraiment pas quoi faire. J’essaie d’appeler mon aîné, il a des solutions à tout. Il ne répond pas. Il doit dormir. J’hésite à téléphoner à mon patron. Mais, non, il faut que je lui montre que je suis capable de me débrouiller toute seule. Il l’a dit à la dernière réunion. Nous devons apprendre à être plus autonomes.

Je regarde ma montre. J’ai le temps d’attendre un peu. Il va peut être se réveiller. Je fais un tour dans les bureaux. Je m’attarde quelques secondes devant mon préféré. Je l’imagine prendre son petit-déjeuner en famille avec sa femme et ses enfants avant de se préparer pour venir ici. Je vois les jolies petites têtes blondes.

J’entends leurs rires.

Mais le temps passe vite. Je sors de mes rêveries et retourne dans les toilettes. L’homme n’a pas bougé. Le café est froid. Je le vide. Je remplis le gobelet avec de l’eau et je fais une chose que je ne devrais pas faire. Je le jette sur la tête du monsieur. Je ne connais rien de plus efficace pour réveiller quelqu’un. Mes fils le savent bien.

L’homme n’a aucune réaction.

Alors je comprends que je me trompe depuis le début. Il ne dort pas. Il y a autre chose. Je suis une idiote. Mes mains tremblent pour attraper mon téléphone. J’essaie de me souvenir du numéro des urgences. Je repense à la publicité qui passe à la télévision. Je tape sur les touches. Je dis à la dame qui décroche qu’il faut envoyer des secours. Je ne sais pas donner l’adresse, mais j’explique comment venir. J’attends qu’ils arrivent. Je leur montre et je me sauve. J’ai d’autres ménages à faire.

Dans l’après-midi, mon patron me téléphone. L’entreprise l’a contacté. Ils voulaient me remercier d’avoir appelé le SAMU. Je reste silencieuse, je ne mérite pas leur reconnaissance. Je n’ai fait que ce que n’importe qui aurait fait, et j’ai un peu trop tardé. Mon chef continue à parler. L’homme que j’ai trouvé était un employé. Il s’est suicidé en avalant des médicaments. Il avait pris la clé d’un des responsables pour commettre son acte au bureau. Les secours n’ont rien pu faire. Il était mort depuis plusieurs heures. Je sens des frissons parcourir mon corps. Je ne comprends pas. Il me semble qu’ils ont tout pour être heureux dans cette société.

Mon patron m’explique, ils ont été rachetés par des Hollandais qui ont décidé de licencier du personnel pour réduire les coûts. Les plus pessimistes pensent même qu’ils vont fermer le site. Ses mots sont presque du chinois pour moi. Il poursuit. Dans notre région, le taux de chômage est important. Les possibilités de retrouver un travail dans ce domaine sont quasi inexistantes, à moins de déménager. À quarante ans passés, avec un emprunt sur le dos et une famille à nourrir, c’est une situation terrifiante. La pression était devenue trop forte pour cet homme. Il l’a écrit dans le mail qu’il a envoyé à ses collègues. Il laisse trois enfants derrière lui.

Avant de raccrocher, mon patron me dit qu’il ne faut jamais sousestimer la chance que nous avons. Je le sais. Je ne me plains pas de ma situation.

Le matin suivant, j’ai peur en ouvrant la porte. Je commence mon nettoyage. En arrivant devant mon bureau préféré, je constate qu’il a été vidé. Tout a été rangé dans des cartons, même la petite carte. C’était lui, l’employé malheureux. Ils n’ont pas attendu pour faire de la place.

Les larmes coulent sur mes joues.

Je me recueille un instant et je pars en courant. Je sais que je risque mon poste si je m’en vais sans finir mon ménage, mais je ne peux pas rester.

Demain, pour la première fois, je ne reviendrai pas travailler avec plaisir.

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