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Intervention de Myriam El Khomri aux 6èmes rencontres parlementaires pour la santé au travail

Myriam El Khomri, ministre du travail, de l’emploi de la formation professionnelle et du dialogue social et ministre tutelle de l’Anact est intervenu en ouverture des 6èmes rencontres parlementaires pour la santé au travail qui avaient pour thème "Le bien-être au travail : contrainte ou opportunité d’efficacité ?".

"Messieurs les députés Juanico et Poisson,

Mesdames et Messieurs les députés,

Mesdames et Messieurs,

Je suis très heureuse de pouvoir ouvrir ces rencontres parlementaires : le programme est dense, la liste des intervenants de très grande qualité, l’assistance nombreuse. Je ne doute pas de l’intérêt et du succès des échanges qui s’engagent. Autorisez-moi toutefois d’emblée, sans vouloir assécher le débat, à contester le caractère interrogatif de l’intitulé de cette matinée : « Le bien-être au travail, contraintes ou opportunité d’efficacité ? » Vous ne serez pas surpris que la ministre du travail que je suis apporte à une telle question une réponse claire et nette.

Ouvrir cette conférence est en effet pour moi l’occasion de vous faire partager la vision du travail que je défends. Oui, malheureusement, il existe une histoire sombre du travail, faite d’oppression et de domination sociale… C’est encore le cas aujourd’hui dans nombre de pays du monde, pour des catégories de population exploitées, qui s’épuisent en marge d’un processus de développement dont elles ne partagent pas, ou si peu, les bénéfices.

Tristement, c’est encore parfois et trop souvent le cas chez nous, lorsque le monde du travail est fait d’aliénation, de rapports de force brutaux, de violence psychique ou symbolique, d’inégalités, de discriminations, de précarité, de tâches émiettées, de temps fractionnés. Oui, malheureusement, de très nombreuses enquêtes l’illustrent, tout ceci existe encore, ici et maintenant, dans l’organisation du travail de la 6ème puissance économique mondiale. J’agis en particulier de façon très volontariste pour que l’Europe réglemente davantage encore le travail détaché, qui subit d’importantes fraudes et voit parfois des personnes placées dans des situations professionnelles indignes, où la sécurité et les droits sociaux des travailleurs sont bafoués.

Cette réalité existe : nous ne devons pas l’ignorer et devons la combattre sans relâche.

Mais nous devons dans le même temps promouvoir une autre histoire et une autre conception du travail, vu dans sa dimension émancipatrice. L’identité professionnelle, le métier, le savoir-faire, la place que l’on occupe au sein du système productif, les relations sociales que l’on y tisse, tout ceci fait partie intégrante d’une construction individuelle qui doit conduire à la réalisation et à l’épanouissement de chacun. Cette vision positive du travail, je la défends et souhaite que nous la fassions prospérer collectivement.

Oui, le bien-être au travail est une utopie, mais il s’agit d’une utopie réaliste.

Aujourd’hui, en écho à une revendication de plus en plus partagée, vie professionnelle et vie personnelle doivent absolument s’articuler pour garantir et le bien-être et l’efficacité des travailleurs. Oui, je le pense et l’affirme sans naïveté, les lieux de travail peuvent et doivent être des lieux d’accomplissement.

C’est une ambition à portée de main, qui passe par la reconnaissance de la place de chacun, par l’autonomie et par la participation. C’est tout l’enjeu de la notion de « qualité de vie au travail ». Cette fameuse « QVT » est à la mode. Ne comptez pas sur moi pour m’en plaindre.

Je veux en profiter pour rappeler ici que le second axe stratégique du « Plan Santé au travail » que j’ai lancé en décembre dernier s’intitule justement « Améliorer la qualité de vie au travail, levier de santé, de maintien en emploi des travailleurs et de performance économique et sociale de l’entreprise ».

Car aucune société, aucune entreprise ne peut avancer sans une approche qui mêle étroitement amélioration du bien-être de ses salariés et de sa performance. Sans angélisme mais sans complexe, défendons l’idée que la réalisation individuelle sert évidemment, mécaniquement, harmonieusement, le succès collectif et que celui-ci ne peut se construire autrement qu’avec celle-là.

Heureusement, cette idée chemine désormais.

C’est justement celle défendue par les partenaires sociaux dans l’ANI du 19 juin 2013 intitulé « Vers une politique amélioration de la qualité de vie au travail et de l’égalité professionnelle », affirmant que la préservation de la santé et de la sécurité au travail et l’amélioration des conditions de travail constituent un levier de performance pour l’entreprise. Je ne peux que saluer leur démarche, qui rejoint celle de la loi « dialogue social et emploi » du 17 août 2015, qui a introduit un temps spécifique consacré à la négociation autour de ce thème.

Pour une entreprise miser sur la « QVT », c’est reconnaitre que tout salarié qui se sent respecté, impliqué, écouté, valorisé, souhaitera se rendre utile et efficace pour prendre sa part d’un projet collectif dont il comprend et partage le sens et les enjeux. Ceci pour une raison simple, de bon sens : le salarié n’est-il pas souvent le mieux placé pour identifier les dysfonctionnements, proposer des pistes d’amélioration, demander ou procurer de l’aide à ses collègues, bref mettre son intelligence au service du collectif ?

Se soucier du bien-être au travail des salariés c’est aussi savoir anticiper le changement et en évaluer l’impact sur ceux qui seront concernés. Aucun changement organisationnel ne doit faire l’économie d’une réflexion sur sa faisabilité et son acceptabilité. Un tel travail d’anticipation nécessite d’associer les managers de proximité, les représentants du personnel, les services pluridisciplinaires de santé au travail.

Vous le savez, en matière de santé au travail, justement, la loi que j’ai présentée jeudi dernier au Conseil des ministres prévoit de poursuivre la réforme de la médecine du travail.

Les évolutions introduites dans la loi du 17 août dernier, et aujourd’hui prolongées, ont très largement été inspirées par le rapport du député Michel Issindou, qui constitue un travail remarquable et une véritable boussole pour l’action qui est la nôtre.

Cette action se veut pragmatique et efficace en partant d’un constat simple : le système actuel, malgré ses ambitions, ne garantit pas dans les faits un réel suivi des salariés, ce dont nous ne pouvons nous satisfaire. Ne comptez pas sur la ministre du travail que je suis pour mégoter avec la sécurité et la santé des salariés. Nous devons au contraire tirer les leçons des failles de notre système pour l’améliorer.

Regardons la réalité en face et reconnaissons la pénurie des ressources médicales à laquelle nous sommes de plus en plus dangereusement confrontés. Les projections actuelles tablent sur un passage de 5.000 médecins aujourd’hui à 2.500 d’ici 2020, c’est-à-dire demain. Une telle évolution doit nous conduire à repenser sans attendre et sans tabous l’organisation de notre médecine du travail. Aujourd’hui déjà, sur 20 millions de recrutements effectués chaque année, compte tenu de ces manques, seules 3 millions de visites médicales d’embauche sont réalisées. Comment pouvons-nous nous en satisfaire ?

Les médecins du travail sont les acteurs centraux de la prévention des risques professionnels et doivent le rester. Pour cela,ils doivent impérativement pouvoir adapter leurs interventions et celles des équipes pluridisciplinaires (infirmiers, psychologues du travail, ergonomes, préventeurs) placées sous leur autorité en tenant compte des situations et des enjeux différents en fonction des secteurs d’activités, des entreprises, des salariés.

Contrairement à ce que j’ai pu entendre, la réforme de la médecine du travail que je porte ne va pas affaiblir la protection, le suivi des salariés. Bien au contraire.

Les partenaires sociaux réunis au sein du COCT, eux-mêmes, m’ont adressé le 16 mars dernier une note concernant le suivi des salariés par la médecine du travail dans laquelle ils défendent également cette volonté de proportionner le suivi des salariés aux risques professionnels encourus. L’idée est bien de sortir d’une logique dépassée, selon laquelle chacun devrait être traité de façon uniforme. La réponse est au contraire dans la pluridisciplinarité et la prévention pour rendre le suivi plus adapté, mieux ciblé, plus efficace.

L’ambition reste entière puisque le projet de loi introduit, pour la première fois au niveau législatif, le principe selon lequel « Tout travailleur bénéficie, (…) d’un suivi individuel de son état de santé assuré par le médecin du travail et, sous l’autorité de celui-ci, par les autres professionnels de santé membres de l’équipe pluridisciplinaire (…) qu’il anime et coordonne ».

Pour cela, il s’agit de miser sur une approche qui privilégie la prévention et qui donne la priorité à ceux qui ont le plus besoin d’être accompagnés.

Concrètement, tous les salariés bénéficieront d’un suivi médical et d’une visite d’embauche. Ceux qui sont amenés à occuper des postes à risque rencontreront un médecin du travail. Quant aux autres, ils bénéficieront d’une visite de sensibilisation et de prévention aux risques professionnels réalisée par un membre de l’équipe pluridisciplinaire, infirmier, ergonome ou encore psychologue du travail, tous professionnels de la santé au travail qui interviendront sous l’autorité du médecin du travail.

Pour terminer, je souhaiterais ouvrir sur une autre avancée contenue dans cette loi en matière de qualité de vie au travail, avec l’instauration d’un droit à la déconnexion. Nous voulons en effet éviter que la révolution numérique à l’œuvre, par ailleurs source d’opportunités et de progrès fantastiques, n’engendre une nouvelle forme d’aliénation.

Comme le soulignait le Rapport Mettling de septembre 2015, le développement du numérique au travail peut être un levier de développement de la qualité de vie au travail mais également un facteur d’accroissement des risques psycho-sociaux.

Il est indéniable que, si les nouvelles technologies offrent aux salariés plus d’autonomie, elles engendrent aussi deseffets négatifs difficiles à maîtriser : flux excessifs d’information, augmentation du rythme de travail, renforcement du contrôle de l’activité, contraintes excessives de réactivité.

Comme l’indiquent les experts de l’Anact – je salue à cette occasion Hervé Lanouzière, Directeur général de l’Anact, à qui je vais rendre visite ainsi qu’à ses équipes vendredi à Lyon -, l’hyper-connexion présente, à elle seule, de vrais risques pour la santé des travailleurs. La rapidité et la facilité des échanges via le numérique développent une culture de l’urgence et de l’immédiateté potentiellement néfastes.

La conciliation des temps est, de ce fait, devenue un enjeu majeur de l’introduction des technologies de l’information dans le quotidien des salariés.

Il est impossible de ne pas faire le lien ici avec la question essentielle du « burn-out » ou « syndrome d’épuisement professionnel ». Même si les causes en sont parfois complexes, le burn-out fait partie des risques psychosociaux dont l’origine est à rechercher dans les conditions d’emploi, l’organisation du travail ou les relations de travail.

Le Gouvernement s’est déjà pleinement saisi de ce sujet grave, notamment en instaurant, à travers l’article 27 de la loi relative au dialogue social et à l’emploi d’août 2015, la pleine reconnaissance du burnout parmi les maladies psychiques et son traitement dans le cadre des Comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles. Ce travail législatif et administratif a donc permis de doter notre pays d’un cadre adéquat pour travailler à la réparation de ce nouveau fléau. Nous partageons la volonté des partenaires sociaux de donner désormais la priorité à la prévention de ce phénomène. Un rapport d’analyse sur les modalités de reconnaissance du burn-out nous sera très prochainement remis, à ma demande, et devrait nous permettre d’avancer en ce sens.

En tout état de cause, nous devons œuvrer pour prendre la mesure de notre responsabilité collective et de notre intérêt commun : la santé au travail, le bien-être professionnel sont des clés indispensables pour garantir notre performance économique et sociale. Donc je persiste et signe : le point d’interrogation qui fait de votre intitulé une question est nul et non avenu. Qui peut concevoir le bonheur de l’autre comme une contrainte pour soi-même ? Le bien-être des uns fait le bien-être des autres et la réussite de tous.

Je vous remercie."

Source : travail-emploi.gouv.fr

NDLR : Les actes de la journée seront très prochainement publiés