Intensification du travail, intelligence artificielle et santé au travail à La Réunion

Dans un contexte marqué par l’accélération des rythmes de travail, la diffusion rapide des technologies numériques et la progression des troubles psychosociaux, cet article propose un état des lieux des dynamiques à l’œuvre à La Réunion. Il s’appuie sur des données institutionnelles, des travaux scientifiques, les résultats d’une consultation régionale sur les usages de l’intelligence artificielle et des témoignages issus de la presse régionale. L’objectif est d’éclairer, à destination des acteurs du dialogue social et des institutions, les enjeux contemporains de santé au travail dans le contexte réunionnais, au regard des transformations organisationnelles récentes et de leurs effets sur les conditions de travail et la santé mentale.

Actualités - Publié le 28 janvier 2026 - Modifié le 28 janvier 2026

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1. Évolution des maladies professionnelles à La Réunion et augmentation des troubles psychosociaux

Les données disponibles relatives aux maladies professionnelles reconnues à La Réunion mettent en évidence une progression notable des troubles psychosociaux (TPS) parmi l’ensemble des pathologies reconnues ces dernières années. Les données épidémiologiques publiées par la Caisse Générale de Sécurité Sociale (CGSS) de La Réunion révèlent en particulier une hausse des troubles psychosociaux reconnus comme maladies professionnelles.

  • 2024 : 21 troubles psychosociaux reconnus parmi 406 maladies professionnelles, incluant burn-out, stress post-traumatique et troubles anxieux
     
  • 2023 : 6 troubles psychosociaux parmi 330 maladies professionnelles reconnues
  • 2022 : 6 troubles psychosociaux parmi 312 maladies professionnelles reconnues (données issues de la publication 2023)

Ces données, bien que quantitativement limitées, traduisent une reconnaissance progressive des atteintes à la santé psychique liées au travail, dans un contexte d’intensification des exigences professionnelles. Elles documentent une tendance croissante qui s’inscrit pleinement dans les analyses des déterminants du travail, en particulier celles relatives à la dégradation des marges de régulation individuelles et collectives.

Cette évolution est également analysée du point de vue des trajectoires professionnelles et générationnelles :

Ce qui est inquiétant, c’est l’âge des personnes, car on voit que les jeunes sont aussi touchés par les burn-out. Ils ont des conflits de valeur, car ils rêvent d’un monde meilleur et la réalité n’est pas conforme à leurs attentes

C. DUBOIS, directrice régionale de l’Agence régionale pour l’amélioration des conditions de travail (Aract)

2. Accélération du travail, numérisation et intensification : une analyse nationale

Au niveau national, les effets ambivalents de la numérisation et de l’intelligence artificielle sur le travail sont désormais bien documentés. Dans un entretien publié le 2 août 2025, Vincent Mandinaud attire l’attention sur les effets paradoxaux de ces technologies :

Sous couvert d’un allégement de tâches, le recours à l’IA peut intensifier le travail

Vincent MANDINAUD, responsable de la priorité thématique « Transitions numérique et écologique » à l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact)

Les données de l’Insee confirment cette analyse. En 2024, seules 10 % des entreprises implantées en France déclaraient utiliser au moins une technologie d’intelligence artificielle, soit une hausse de quatre points par rapport à 2023, un niveau inférieur à la moyenne de l’Union européenne (13 %). Ces chiffres indiquent que l’IA ne s’accompagne ni d’une diffusion massive, ni de gains de productivité significatifs, ni d’un encadrement collectif structuré. Dans ce contexte, son déploiement reste concentré sur certains périmètres et agit principalement comme un accélérateur des exigences, contribuant à une intensification du travail, en particulier dans les métiers qualifiés et administratifs.

Cette intensification est également alimentée par une transformation des environnements informationnels :

Il y a une densification du travail et le cerveau humain a besoin de suivre son propre rythme. On voit que les personnes ont leur écran, plus leur téléphone, et sur le téléphone il y a WhatsApp, il y a les mails… Il y a une multiplication des canaux et une accélération des informations transmises

C. DUBOIS, directrice régionale de l’Aract Réunion

3. Usages de l’IA générative à La Réunion

À l’échelle régionale, une consultation menée à La Réunion met en évidence une appropriation déjà significative des outils d’IA générative. Parmi les répondants, 64 % déclarent utiliser l’IA générative dans leur travail, 13 % envisagent de l’utiliser et 23 % ne l’utilisent pas. Par ailleurs, 69 % déclarent recourir à une IA générative à titre personnel, traduisant une forte familiarité avec ces outils.

Le profil des répondants est majoritairement composé de cadres et professions intellectuelles supérieures (50 %), devant les employés (17 %) et les travailleurs indépendants ou professions libérales (16 %). L’échantillon est fortement diplômé, avec 83 % de titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur, et se concentre principalement sur la tranche d’âge des 36 à 55 ans (67 %). Les secteurs les plus représentés sont l’action sociale, les services et le conseil (34 %), suivis de la banque, de l’assurance et de l’administration publique (21 %), de l’enseignement (17 %) et de la santé (14 %). Près de 39 % des répondants travaillent dans des entreprises de plus de 150 salariés.

Les analyses détaillées portent exclusivement sur les répondants déclarant utiliser l’IA générative dans leur activité professionnelle. Les usages principaux concernent la réalisation de synthèses (48 %), la rédaction (46 %), la prise de notes (42 %) et la traduction (25 %). Les avantages perçus sont majoritairement le gain de temps (94 %), l’amélioration de l’efficacité (67 %) et la simplification des tâches (59 %). En contrepoint, les préoccupations exprimées portent principalement sur le maintien de l’esprit critique (67 %), la sécurité des données (64 %), le risque de dépendance (41 %) et la consommation énergétique (38 %), tandis que la crainte d’une charge de travail supplémentaire reste minoritaire (15 %).

La consultation révèle également des différences selon les formes de représentation collective. Ainsi, 20 % des représentants d’organisations professionnelles d’employeurs déclarent utiliser l’IA dans leur travail, contre 11 % des représentants d’organisations syndicales de salariés. À l’inverse, 38 % des représentants des salariés envisagent d’y recourir, contre 8 % des représentants d’organisations professionnelles d’employeurs.

Dans ce contexte, les résultats de la consultation sont mis en perspective dans la presse régionale :

À La Réunion, une consultation menée auprès des acteurs du travail met en évidence une appropriation déjà très avancée de l’intelligence artificielle générative

Jean-Noël AMATO, chargé de mission à l’Aract et psychologue du travail

4. Mise en perspective sociétale : accélération, burn-out et réactions sociales

L’article publié le 13 janvier 2026 dans Le Quotidien de La Réunion éclaire le phénomène de l’accélération du travail dans un cadre sociétal plus large, en lien direct avec la santé mentale.

L’accélération des processus de travail, rendue possible par le numérique, a créé un décalage avec les capacités physiologiques et cognitives des individus, qui elles n’ont pas changé

Jean-Noël AMATO, chargé de mission à l’Aract et psychologue du travail

Selon l’Observatoire de la compétence métier, 3,2 millions de Français étaient susceptibles de développer un burn-out en 2022, un risque en progression constante, avec une hausse de 15 % depuis 2022 selon l’association France Burnout. Ces constats relient directement l’intensification du travail à des phénomènes de souffrance psychologique.

5. Témoignages régionaux des partenaires sociaux

Les partenaires sociaux expriment des analyses contrastées mais convergentes sur la dégradation des conditions de travail, l’intensification des rythmes et leurs effets sur la santé des salariés à La Réunion.

Du point de vue des organisations syndicales de salariés, la surcharge de travail apparaît comme un phénomène structurel, accentué par les restructurations, les plans sociaux et les exigences accrues de productivité.

On est confronté à des entreprises qui font des plans sociaux et demandent que le même travail soit fait avec moins de gens. On a beaucoup de remontées là-dessus

Jacky BALMINE, secrétaire général de la CGTR

Cette intensification du travail se traduit, selon lui, par une surcharge chronique non compensée :

Les surcharges de travail, sans augmentation de salaire, c’est notre quotidien

Jacky BALMINE, secrétaire général de la CGTR

Il dénonce également les accords de performance collective, perçus comme générateurs de rythmes de travail imprévisibles et difficilement soutenables :

Tu peux arriver à 5 heures du matin dans l’entreprise et on te dit qu’on n’a pas besoin de toi aujourd’hui, et le lendemain tu peux sortir à 22 heures, et ça devient de plus en plus fréquent. Ça fait peur, mais on ne lâchera pas

Jacky BALMINE, secrétaire général de la CGTR

Du côté de Force Ouvrière, les témoignages font état de situations de rupture professionnelle, souvent après de longues carrières sans arrêt maladie, traduisant une accumulation progressive de la charge et de la souffrance au travail.

Ça fait des années que les salariés sont en très grande souffrance dans les services publics où les moyens manquent, et de plus en plus dans le privé car les patrons hésitent à embaucher et mettent la pression sur les salariés pour qu’ils exercent des missions en dehors de leur contrat de travail

Jean-Paul PAQUIRY, secrétaire général de FO 974

Il évoque également des situations de bascule brutale :

Des personnes qui, au bout de 30 ans de service sans avoir pris un jour d’arrêt maladie, n’en peuvent plus et du jour au lendemain sont arrêtées par leur psychiatre. Ils viennent dans nos bureaux et ils pleurent

Jean-Paul PAQUIRY, secrétaire général de FO 974

Il souligne enfin les atteintes au droit à la déconnexion et certaines formes de management dégradées, en particulier pour les cadres au forfait jours :

Beaucoup de cadres au forfait jour nous sollicitent. Il y a beaucoup de surcharge de travail, et aussi beaucoup d’humiliations. Quant au droit à la déconnexion, il n’est pas du tout respecté

Jean-Paul PAQUIRY, secrétaire général de FO 974

Du côté des organisations patronales, la CPME exprime une lecture différente de la situation, en particulier dans les petites entreprises, tout en interrogeant les marges de manœuvre collectives face à l’accélération globale des rythmes économiques.

Dans mes entreprises de 12 à 15 salariés, il n’y a pas de burn-out dû au travail

Gérard LEBON, président de la CPME

Il questionne néanmoins la possibilité même de ralentir dans un contexte de mondialisation et d’accélération des échanges :

Le monde s’accélère parce que les moyens de communication s’accélèrent, il faut être toujours plus vif, plus rapide pour tenir la ligne. Peut-on vraiment ralentir sans changer de modèle de développement ?

Gérard LEBON, président de la CPME

6. Vigilance, charge mentale et organisation du travail

Les limites biologiques constituent un point central dans l’analyse de l’intensification du travail. Les recherches scientifiques menées auprès de contrôleurs de processus mettent en évidence une variation circadienne marquée de la vigilance, avec un niveau maximal en fin d’après-midi et une chute significative durant la nuit, en particulier en fin de poste nocturne. Ces variations sont statistiquement significatives selon le moment de la journée et le temps passé en poste. Les résultats montrent également que des exigences de tâche élevées peuvent maintenir temporairement l’état d’alerte, mais au prix d’un surcroît d’effort cognitif, sans préserver durablement la vigilance physiologique.

La presse régionale rappelle que :

La vigilance varie fortement selon les rythmes circadiens

Ces résultats entrent en résonance avec les données régionales. Le Bulletin d’information de l’ASSER d’octobre 2025 indique que 39 % des conducteurs déclarent prendre le volant en état de forte fatigue, 85 % se déclarant moins attentifs et 26 % plus nerveux ou impulsifs. Ce constat s’inscrit dans un contexte où 83 % des déplacements domicile-travail s’effectuent en voiture à La Réunion. L’ensemble de ces éléments confirme que la vigilance constitue une ressource fragile, étroitement dépendante des rythmes biologiques, de l’organisation du travail et des conditions d’exposition.

Références scientifiques :
Magali Cariou, Edith Galy, Claudine Mélan. Differential 24-h variations of alertness and subjective tension in process controllers: investigation of a relationship with body temperature and heart rate. Chronobiology International, 2008.
https://hal.science/hal-03063837v1

Julie Paxion, Edith Galy, Catherine Berthelon. Mental workload and driving. Frontiers in Psychology, 2014, 5 (1344).
https://amu.hal.science/hal-01240118v1

Bulletin de l’ASSER, octobre 2025 :
https://www.preventionpro974.re/%f0%9f%93%a2-bulletins-dinformations-asser/

La question des rythmes biologiques est également abordée sous l’angle de certaines formes d’organisation du travail :
 

Le rythme biologique peut être perturbé pour ceux qui sont en télétravail à l’étranger ou à La Réunion lorsque l’entreprise est en métropole, car en raison du décalage horaire, ils sont obligés de travailler tard le soir

C. DUBOIS, directrice régionale de l’Aract Réunion

7. Outils et ressources pour l’évaluation et la prévention

Dans ce contexte, plusieurs outils sont mobilisables pour évaluer et réguler le rythme et la charge de travail. Un site entièrement responsive a été développé à La Réunion afin d’évaluer la somnolence au volant :

https://www.jotform.com/app/231680450841554 
(publié dans Prévention Réunion, juillet 2025 : https://editionsprevention.com/prevention-reunion-2)

Par ailleurs, l’Anact met à disposition plusieurs ressources opérationnelles :

 

 

 

8. Enjeux de société et perspectives

Au-delà du constat, l’ensemble des éléments présentés souligne un enjeu central : celui d’un choix collectif entre adaptation contrainte, ralentissement négocié et transformation des modèles d’organisation du travail.

Si certains considèrent le ralentissement comme incompatible avec la mondialisation économique, d’autres explorent des démarches de réappropriation des rythmes professionnels et personnels, dans une perspective de santé durable, de sens du travail et de performance soutenable.

La réflexion sur les rythmes de travail s’inscrit enfin dans une démarche de dialogue social et d’accompagnement des acteurs :

Le rôle de l’Aract est de faire réfléchir ensemble les organisations syndicales de salariés et les organisations patronales pour qu’elles abordent ces sujets de manière sereine et qu’elles les négocient en entreprise en ayant toutes les informations possibles

C. DUBOIS, directrice régionale de l’Aract Réunion