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"Il reste encore un gros travail pour rendre opérationnelle la qualité de vie au travail" Hervé Lanouzière, DG de l'Anact

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Deux ans après la signature de l’ANI sur la qualité de vie au travail, et alors que le projet de loi sur le dialogue social prévoit que la négociation sur la qualité de vie au travail devienne l’une des trois seules négociations obligatoires dans les entreprises, Hervé Lanouzière revient pour AEF sur les moyens de déployer la démarche dans les entreprises.

AEF : L’Anact organise du 15 au 19 juin la 12e semaine de la qualité de vie au travail. Le 19 juin marquera aussi le deuxième anniversaire de l’ANI sur le sujet. Quel bilan dressez-vous de cet accord ?

Hervé Lanouzière : Je ne suis pas vraiment en capacité de faire un bilan objectif, mais force est de constater que l’ANI, même s’il n’a pas vraiment été suivi d’effet d’un point de vue opérationnel, a favorisé la montée en puissance de la thématique. J’en veux pour preuve la place importante consacrée à la qualité de vie au travail dans les orientations du troisième plan santé au travail et ce qui se profile à travers la loi sur le dialogue social, à savoir la création d’un bloc de négociation obligatoire dans les entreprises autour de la qualité de vie au travail. On observe une forme de maturité sur le sujet, un basculement des risques psychosociaux à la qualité de vie au travail. L’idée fait son chemin et tend à devenir plus opérationnelle.

AEF : Vous évoquez la mise en œuvre opérationnelle de la qualité de vie au travail. Pensez-vous que les accords d’entreprise vont au-delà des bonnes intentions ?

Hervé Lanouzière : Avec les accords sur la qualité de vie au travail, on observe un peu le même phénomène qu’avec les plans d’action contre les risques psychosociaux. D’un côté, certaines entreprises confrontées à des difficultés ont sincèrement cherché, à l’époque, à en comprendre les causes et ont été amenées à travailler sur la charge de travail, l’organisation du travail, etc. De l’autre, certaines entreprises se sont contentées de rédiger des plans "faciaux", décrochés de la stratégie de l’entreprise. Aujourd’hui, la situation est similaire. Certaines entreprises voient dans la qualité de vie au travail un levier de performance, et cherchent sincèrement à outiller leurs managers. Elles ont conscience qu’elles ont besoin d’une compétence qui, pour l’instant, n’existe pas en tant que telle sur le marché. D’autres entreprises sont davantage dans une démarche "marketée" qualité de vie au travail.

AEF : Comment alors favoriser la prise en compte effective de la qualité de vie au travail dans les entreprises ?

Hervé Lanouzière : Jusqu’à présent, la qualité de vie au travail était un peu un concept hors sol, éthéré. Il reste encore un gros travail pour la rendre opérationnelle. Il faut revenir aux basiques, en passant par les sujets concrets qui figurent dans l’ANI. Par exemple, si l’on travaille sur la conciliation des temps, cela implique de réfléchir au télétravail, au coworking, aux usages numériques… Là, on peut mener des actions concrètes. Il faut aussi s’adresser aux managers qui ont un projet à conduire (déménagement, changement d’orientations stratégiques…) et les aider à intégrer la dimension qualité de vie au travail, en analysant l’activité réelle du travail d’aujourd’hui et en anticipant la façon dont il sera fait demain.

AEF : Cette année, la semaine de la qualité de vie au travail est plus particulièrement consacrée aux espaces de discussion. Pourquoi ?

Hervé Lanouzière : En 2009-2010, lors de la prise de conscience de la problématique des risques psychosociaux, on a découvert qu’un fossé s’était creusé entre la perception des directions d’entreprise, qui se fondait sur des indicateurs purement gestionnaires, et ce que vivaient les gens sur le terrain. On a réalisé qu’il fallait recréer des espaces de discussion informels, reparler du travail, "relégitimer" les managers, les former à écouter les collaborateurs… Il s’agit de mieux comprendre ce qui se passe dans l’entreprise, les problèmes du quotidien, pour mieux répondre aux difficultés.

Mais on ne se met pas autour d’une table sans qu’il y ait un objet et un objectif précis. Il faut donc, dans un premier temps, faire l’inventaire des espaces de discussion existants (réunions avec les représentants du personnel, comités de pilotage, réunions de service…), déterminer ce à quoi ils répondent ou non. Ensuite, en fonction des besoins, on peut recréer de nouveaux lieux d’échange, pour résoudre des problèmes, constituer des espaces de régulation collective, favoriser la montée en compétences collective par le partage de bonnes pratiques, etc.

Cette démarche nécessite une ingénierie, il faut qu’elle soit organisée. Il ne suffit pas de décréter que les gens vont discuter autour de la machine à café. Il faut définir une périodicité, un ordre du jour, rédiger un relevé de conclusions, et les réunions doivent donner lieu à des décisions. Et au démarrage, il peut être judicieux de commencer par une démarche expérimentale, qui ne soit pas étendue à toute l’entreprise. Il peut être utile aussi de se faire aider par un tiers extérieur, à l’entreprise ou au service, pour professionnaliser le dialogue, sortir de la polémique, suspendre le jugement, être en écoute active.

AEF : Ces derniers temps, on parle beaucoup des "entreprises libérées". Que pensez-vous de cet engouement ?

Hervé Lanouzière : Il est forcément révélateur du fait qu’un certain nombre de personnes ne se satisfont plus des méthodes de gestion et de fonctionnement en vigueur. De là à dire qu’il s’agit d’un mouvement massif, ce n’est pas sûr. Il faut le regarder avec attention, probablement l’encourager. Mais est-ce que ce sera modélisant ? Il y a toujours eu des modèles alternatifs, il ne faut pas croire que toutes les entreprises vont devenir des "entreprises libérées". Il y a cependant des éléments récurrents, dont il faut voir s’ils sont transférables, en particulier sur la mise en discussion du travail. Là où le dialogue existe et où les gens ont l’impression que leur avis va être pris en compte, cela favorise l’engagement.

Dépêche reprise avec l'aimable autorisation d'AEF Social RH, rédigée par Lucie Prusak, le 10 juin 2015