Vous êtes ici

"Filière viande : les circuits de proximité offrent l’occasion de repenser l’organisation du travail sur des bases plus favorables à la santé des travailleurs et à l’attractivité des métiers." Anne-Marie Nicot, chargée de mission à l’Anact

Bloc des outils de page

Envoyer la page par email

Ajouter à ma liste de lecture

Février 2018, le réseau Anact-Aract a remis au Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation un rapport sur les conditions de travail dans les abattoirs. Anne-Marie Nicot, chargée de mission à l’Anact en présente les principales conclusions et perspectives.

 

Le réseau Anact-Aract a remis au Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation un rapport sur les conditions de travail dans les abattoirs. Que contient-il ?

« Notre rapport dresse d’abord un état des lieux. Ces quarante dernières années la filière viande s’est fortement industrialisée avec un modèle de performance construit sur une concurrence par les prix. Pour tenir ce modèle, les industriels ont augmenté la productivité. Ce modèle de production qui s’étend de l’élevage à la distribution en passant par l’abattage et la transformation, semble actuellement atteindre certaines limites sociales, notamment en termes de conditions de travail, mais aussi sociétales et économiques. »

Qu’avez-vous particulièrement observé en matière de conditions de travail ?

« La filière enregistre un niveau élevé de maladies professionnelles et d’invalidités. Prévenir les troubles musculosquelettiques au sein des établissements de transformation de la viande n’est pas une préoccupation nouvelle, mais en dépit de certaines améliorations les conditions de travail et la santé des travailleurs restent préoccupantes. La filière est également confrontée à des difficultés de recrutement et au turn-over. L’organisation industrielle du travail et les cadences imposées ne favorisent pas non plus le sens accordé au travail ou la satisfaction du travail bien fait. » 

Et qu’en est-il des limites sociétales et économiques ?

« Les questions sociétales et économiques sont assez étroitement liées entre elles. A partir des années 90, des crises de plus ou moins grande ampleur - comme la crise de la « vache folle » ou encore la diffusion par l’association L214 de vidéos de maltraitance animale – ont altéré l’image de la filière. Ces problématiques liées à la production industrielle sont traités par les médias d’information, dans des documentaires qui donnent à voir des pratiques peu respectueuses des animaux, et peu soucieuses des travailleurs. La viande, qui constituait autrefois un aliment noble et exceptionnel, est devenu un aliment ordinaire et banalisé. La filière se retrouve ainsi face à une situation paradoxale : les rythmes de production restent intensifs, alors que beaucoup d’abattoirs ont du mal à écouler leur production.

Par ailleurs, la concentration des abattoirs bouleverse l’équilibre des territoires. Prenons l’exemple d’une commune d’Occitanie dotée d’un petit abattoir : celui-ci contribue à faire vivre 400 entreprises agricoles et génère 600 emplois directs et indirects. Si cet abattoir venait à fermer ses portes, le plus proche se trouverait à deux heures de route de la commune. Les petites exploitations agricoles du secteur et les autres activités économiques qui y sont liées n’y survivraient pas »

C’est donc un modèle productif tout entier qui est aujourd’hui questionné. Quels nouveaux chemins se présentent à la filière pour se renouveler ?

« Il existe différents moyens de dépasser ces limites. Nous avons observé l’émergence de nouveaux modèles de production et de performance. Un segment de la clientèle se tourne vers des modes de consommation responsable - circuits courts, bio, commerce équitable, etc pour trouver réponse satisfaisante à leurs attentes en matière de qualité des produits, de respect de la condition animale, de transparence des modes de production, de préservation de l’environnement et de solidarité envers les producteurs locaux. Afin de répondre à cette nouvelle demande, des acteurs de la filière viande - éleveurs, abatteurs, transformateurs, distributeurs, etc. - se regroupent et s’engagént dans le développement de nouveaux modèles de production et de performance. »

Votre rapport privilégie le terme de « circuits de proximité » 

« Oui car ces initiatives ne peuvent pas toujours répondre à la définition officielle des circuits courts. Ils mobilisent généralement plus d’un intermédiaire, du fait de l’outil et de la technicité nécessaires à l’abattage et à la transformation des gros animaux. En revanche, la proximité, géographique entre acteurs de la filière est une composante distinctive importante de ces projets. C’est la raison pour laquelle nous les appelons « circuits de proximité ». Et comme il s’agit de projets portant sur l’élevage, l’abattage, la transformation et / ou la distribution des ongulés, on y ajoute la mention « viande de boucherie » - ou « viande hors volaille ». Ce mode de production respecte tout autant que les circuits courts la condition animale, la transparence des modes de production, l’environnement, la qualité des produits proposés, mais aussi l’équité dans les échanges et la coopération des acteurs, le maintien ou de création d’emplois, etc. »

Qu’en est-il des conditions de travail dans ces nouveaux modèles ?

« Ils offrent l’occasion de repenser l’organisation du travail, sur des bases plus favorables à la santé des travailleurs et à l’attractivité des métiers de la filière viande. Leur mode d’organisation ne s’articule pas autour de la productivité horaire - avec les contraintes de cadences et la segmentation des postes qu’elle induit. Il repose sur la qualité du travail, qu’il s’agisse de la prise en charge des animaux, de la qualité des produits ou de la relation aux autres parties prenantes. Ce mode d’organisation encourage par conséquent la mise en place d’un travail plus soutenable physiquement et psychologiquement, ainsi que le développement et la reconnaissance d’un savoir-faire professionnel. L’étude "Economie sociale et solidaire : les circuits courts alimentairespubliée en 2017 par le PIPAME (service de prospective du Ministère de l’Economie et des Finances) va d’ailleurs en ce sens. Cependant, il s’agit pour le moment d’hypothèses à vérifier, et de potentiels de développement à soutenir. C’est la raison pour laquelle nous avons conçu un dispositif qui ne se limite pas à étudier ces projets, mais qui permet de combiner observation et accompagnement. »

Vers qui les acteurs qui souhaitent développer ces nouveaux modèles peuvent-il se tourner pour être soutenus, accompagnés ?

« L’avancement de ce type de projet requiert une mobilisation forte des différentes parties prenantes, ainsi que des ajustements, car le projet doit être viable et équilibré pour tous. Pour y arriver, il peut être nécessaire d’en accompagner les acteurs, qui sont souvent des indépendants ou des PME de petite taille.  C’est la raison pour laquelle le réseau Anact-Aract a lancé un dispositif d’innovation collaborative, en partenariat avec le laboratoire Atémis et avec le soutien du Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation. Un appel à projets est ouvert jusqu’au 29 juin 2018. Les candidats retenus bénéficieront d’un atelier de deux jours, les 19 et 20 septembre à Paris, durant lesquels ils pourront notamment obtenir des informations sur les différents dispositifs de financements existants. Au-delà de l’atelier, c’est aussi la possibilité pour les projets de s’insérer dans un réseau d’échanges permettant de mutualiser les expériences et les bonnes pratiques, animés par l’Anact et le laboratoire Atémis. »