Quelles conséquences de la transition écologique sur les organisations du travail et le dialogue social ? Les enseignements de 13 projets accompagnés
Réalisations - Publié le 04 octobre 2022 - Modifié le 29 octobre 2025
- Ambition : explorer les conséquences de la transition écologique sur les organisations du travail et le dialogue social.
- Calendrier : novembre 2022 - Décembre 2023.
- Budget alloué : 80 000 euros par projet, sous forme de subvention.
- Bénéficiaires : acteurs publics et parapublics (association, laboratoire de recherche…) assurant une mission de veille, de prospective, d’innovation, d'expérimentation, ou d’accompagnement des politiques et acteurs publics et de leurs transformations.
- Modalité : appels à projets
- Dispositif porteur : La Fabrique CTO
Présentation des 13 projets accompagnés
La Fabrique CTO de l’Anact a souhaité encourager, accompagner et soutenir des projets qui cherchent à mieux intégrer les enjeux de transition écologique à la qualité de vie au travail. Cette ambition s'est concrétisé en 2023 par un appel à manifestation d’intérêt « Écologie et travail ».
Les treize projets sélectionnés ont en commun d’innover dans leur approche, de développer la participation et des dynamiques multi-acteurs, d’être ancré sur un territoire ou un secteur d’activité . Il s’agit par exemple d’accompagner le travail au sein de de friches urbaines temporelles en vue d’en faire des lieux de « transitions professionnelles », d’étudier les changements de pratiques et de compétences dans le BTP et la restauration scolaire dans un contexte de transition écologique, ou encore d’enquêter auprès des agentes et des agents d’une grande ville pour comprendre la réalité de leur métier et envisager l’évolution de leurs fiches de poste pour une « redirection écologique ».
Les projets sélectionnés ont bénéficié d’un appui financier et d’un accompagnement de l’Anact. Cela s’est traduit par l’apport ponctuel d’expertise sur les questions de conditions de travail, d’organisation, de dialogue professionnel et social, etc. Les porteurs de projets ont également été accompagnés dans les étapes de développement de leur projet.
Les enseignements tirés de ces projets ont été partagés et valorisés lors d’un colloque qui s’est tenu au CNAM le 1er avril 2025, réunissant des entreprises, de partenaires institutionnels, des chercheurs.
Transition écologique : comment repenser les organisations du travail ?
Changements climatiques, disparition de certains métiers, besoin de nouvelles compétences… la transition écologique redessine l’emploi et les conditions de travail. Accompagner ces transformations, c’est un enjeu pour les entreprises, les salariés et les territoires. Certains secteurs sont déjà particulièrement concernés : bâtiment, transports, agriculture, etc.
Les objectifs fixés par l’Accord de Paris et portés par la loi européenne sur le climat imposent sans équivoque les enjeux de la transition écologique à toutes les organisations, privées et publiques. Ce qui nécessite pour elles de concilier adaptation à la situation climatique et atténuation des effets de leurs activités. Comment se réorganiser pour s’adapter aux hausses des températures sans dégrader les conditions de travail ? Comment limiter les émissions de gaz à effet de serre et envisager une sobriété énergétique ?
Si le travail fait partie intégrante de la transition écologique, il s’agit maintenant de poser les questions de son organisation, de ses conditions de réalisation, et de trouver de nouveaux « compromis » pour gagner en soutenabilité, c’est-à-dire pour partager équitablement les coûts économiques et sociaux de la transition écologique tout en participant à la réduction des inégalités.
Zoom sur quelques projets accompagnés
Le projet UT5 pour « Urbanisme Transitoire, Tiers-Lieux, Transitions de Travail et du Travailler » articule préoccupations écologiques et sociétales, aux changements du travail. Coordonné par le labex Intelligences des Mondes Urbains (IMU) et l’Université de Lyon (UDL), il rassemble des acteurs associatifs et institutionnels de l’urbanisme et de l’habitat de la métropole lyonnaise aux missions complémentaires, comme la SNCF Immobilier, Lyon Métropole Habitat, la Métropole de Lyon et le réseau Coop’Ter mis en place par l’Ademe.
La préoccupation : s’adapter aux différentes transformations de notre société (travail, nouvelles technologies, climat, instabilité politique, crise sanitaire…) en luttant contre l’artificialisation des sols (enjeu énoncé dans la loi Climat et résilience d’août 2021). Ainsi, le projet s’appuie sur l’occupation temporaire ou provisoire de friches urbaines en vue d’en faire des lieux qui puissent accompagner les transitions professionnelles, c’est-à-dire celles qui prennent en compte à la fois les transformations des modèles de travail (« le travail ») et de l’activité elle-même (« le travailler »).
L’intérêt est triple : environnemental (participer à dépolluer les sols, préserver la biodiversité…), sociétal (créer des lieux culturels, diversifier l’offre de services et d’équipements, ouvrir des lieux de rencontre…) et économique (insertion par l’emploi, amorçage d’activité…).
UT5 a identifié plusieurs axes, leviers et verrous pour continuer à explorer les liens entre travail et transition écologique par le biais de l’occupation de friches. Le projet se poursuit, appuyé par la recherche universitaire.
Point fort du projet : placer la question des transformations du travail et des transitions professionnelles au cœur du projet d’occupation temporaire de friches, et se saisir ainsi de la question du travail en l’intégrant à la réorganisation d’un territoire en transition écologique.
Aussi en lien avec le studio IMU « Métropole durable en transition(s) : travail, être en santé et prospective » qui réunit des acteurs du monde de la recherche, des institutions, des associations, en partenariat avec Ma Friche Urbaine, la Direction Immobilier de la SNCF Sud Est, Lyon Métropole Habitat (LMH), la Métropole de Lyon et le réseau COOPT’ER2 mis en place par l’Ademe et notamment les membres du projet RAD-EFC (Référentiel d’Action pour le Déploiement de l’Economie de la Fonctionnalité et de la Coopération aux échelles territoriales des Ecosystèmes Coopératifs Territorialisés) ancré dans le studio Métropole durable en transition(s) d’IMU.
Écolo Acte – pour « Écologie - Acteurs, compétences et travail dans les entreprises » - est un projet de recherche porté par le Cereq. Son ambition : étudier les changements liés à la transition écologique (introduction de nouveaux matériaux et produits, recours aux circuits courts, etc.) qui viennent transformer le travail et les organisations, et observer les pratiques professionnelles et les compétences associées.
En point d’appui initial, les connaissances produites via le programme de recherche « C Terre » (Compétences dans la transition écologique : représentations et réalités) financé par la Dares.
Pour terrains d’observation : des entreprises et des organisations de taille moyenne dans les secteurs de la restauration collective et du bâtiment en Occitanie et en Provence-Alpes-Côte d’Azur, repérées avec le soutien des délégations régionales de l’Anact et de l’Ademe. Elles ont été choisies pour n’être encore ni pionnières ni militantes de l’écologie et être concernées par les évolutions règlementaires liées à la transition écologique de leur secteur.
Une équipe formée d’une sociologue, d’anthropologues et d’un économiste du Cereq, avec l’appui de chargés de mission de l’Anact, ont mené, d’avril 2023 à septembre 2024, une série d’entretiens pour comprendre l’évolution des pratiques de travail et des compétences autour des enjeux écologiques, à travers des études de cas.
Principaux constats :
- L’ « écologisation » se concentre beaucoup sur l’échelon managérial et a moins d’effets notables sur le travail des autres agents.
- Dans le BTP, des clivages se créent entre personnels qui ont des compétences écologiques spécifiques au bâtiment et les autres, entraînant un management différencié de la main d’œuvre.
- L’écologisation de la production, à la fois contraignante et valorisante, emprunte un chemin propre à l’organisation.
L’organisation des espaces de travail et les contraintes sociotechniques sont déterminants dans l’écologisation du travail. - L’ensemble des tâches effectué ne figure pas dans les fiches de poste.
- L’écologisation du travail, pour fonctionner, doit dépendre de la prise en compte de ses impacts sur les conditions de travail.
- L’écologisation du travail comporte une dimension d’expérimentation, par essai-erreur, laissant une marge d’interprétation, et avec très peu de recours à la formation.
- Le dialogue social ne couvre pas les enjeux de l’écologisation de l’activité de l’entreprise alors que les conditions de travail ne sont pas adaptées aux nouvelles exigences.
- Les données récoltées et analysées ont été présentées aux organisations observées, et diffusées à des acteurs économiques du territoire.
Le point fort du projet : les entretiens ont été menés sur des terrains variés sans imposer de notion d’écologie préconstruite et offrant un regard sur le travail réel face au concept plus vaste de transition écologique.
En savoir plus sur le projet
En déclinaison de son engagement pour une « redirection écologique », la Ville de Grenoble a porté le projet « Bifurcations RH ! » avec le cabinet de conseil Auxilia, la consultante Manon Pech, le philosophe et designer Alexandre Monnin, le doctorant en « redirection écologique » Bastien Marchand, et en relation avec le syndicat Le Printemps écologique.
L’objet de la démarche a été de mesurer les leviers à activer et les transformations à opérer en interne en matière de ressources humaines, de management et d’organisation pour que la « redirection écologique » d’une collectivité territoriale telle que la Ville de Grenoble soit envisagée concrètement.
Une enquête sur neuf métiers et sur le numérique.
Une première étape du projet a développé l'acculturation de l'organisation à la redirection écologique pour que la notion soit intégrée dans sa gouvernance et son pilotage. Un inventaire des politiques publiques a permis d’établir leur cartographie et leur classement, décliné ensuite en termes de métiers et de compétences. Ainsi, neuf métiers territoriaux (jardinier, auxiliaire de puériculture, mécanicien, etc.) ont été « auscultés » pendant deux ans. Une enquête auprès des agentes et des agents de la Ville a voulu déceler les « attachements » dans l’exercice du travail réel en vue de repenser les activités en profondeur et d'accompagner l’éventuel « trouble » des agents du service public face à la transition écologique.
Un ensemble d'actions de « formation-sensibilisation-discussion » a accompagné la démarche d’inventaire : conférences, formations métiers (réemploi de matériaux, rénovation énergétique, adaptation de la végétalisation, gestion urbaine de l’eau, etc.), ateliers participatifs (fresques des limites planétaires, design fiction, etc.).
La place du numérique dans l’organisation du travail a également fait l’objet d’une enquête avec la préoccupation de ses impacts environnementaux et du droit à la déconnexion.
Des constats issus du terrain
Plusieurs constats se sont dégagés de l’enquête, impliquant une réflexion sur le rôle des managers, de la direction des ressources humaines et des syndicats. Par exemple : le souhait d’une meilleure prise en considération des initiatives, le besoin d’un nouveau dialogue social et de la prise en compte du travail réel, l’éventuelle pression de performance liée aux transitions, le constat que les « bifurcations » ne reposent pas seulement sur les RH et que les métiers invisibilisés peuvent être de forts vecteurs des transitions.
Diffusion de la démarche
Sous différents formats (groupe miroir, réseau de collectivités « redirectionnistes », rencontres informelles, visites de sites, etc.), les enjeux identifiés sont partagés avec d’autres organisations publiques territoriales.
Point fort du projet : la démarche s’est appuyée sur une enquête qui a duré deux ans auprès des agentes et des agents de la Ville de Grenoble pour envisager une « redirection écologique » en tenant compte des modalités d’exercice des métiers et de leurs finalités.
Kaïros – nom qui désigne un rapport spécifique entre le temps, l’espace et l’action, soit le «moment opportun » - est un projet de recherche qui s’intéresse aux tiers-lieux. Il s’appuie sur l’idée que pour qu’une alternative aux lieux classiques soit pérenne, l’organisation du travail ne doit pas porter atteinte à la santé mentale des travailleurs et doit même permettre la reconstruction du tissu démocratique sur le territoire où elle est implantée.
Cordonné par l’Institut de psychodynamique du travail (IPDT), soutenu par l’Ademe, dans le cadre de Coop’Ter , projet de recherche action construit avec le laboratoire Atemis et par l’Anact, le projet s’est voulu coopératif entre chercheurs et acteurs de terrain engagés dans les tiers-lieux. Ainsi, deux enquêtes ont été organisées avec la direction et les salariés de l’association Les Jardins de la Voie Romaine, chantier d’insertion par l’activité économique du Loiret, membre du réseau Cocagne, qui repose sur quatre tiers-lieux agricoles.
La recherche s’est articulée autour de l’hypothèse que l’organisation du travail est centrale non seulement dans la santé individuelle des êtres humains, mais également dans la transition écologique et économique, et en même temps qu’il n’y a de transition écologique et économique rationnellement soutenable qu’en tenant compte de la santé mentale au travail. Les enquêtes ont voulu rassembler du matériel clinique sur ces rapports entre santé mentale et organisation du travail dans les tiers-lieux.
À l’issue de ce premier temps d’investigation, il a été possible de formuler que « si la forme du tiers-lieu semble intéressante pour la mise en œuvre de la transition écologique et économique, c’est uniquement sur la base de ce qu’elle permet de reconstruire, ou non, des enjeux de santé mentale sur un territoire ». La référence au « travail vivant » est apparue comme essentielle, en tant que « voie de stabilisation de la santé mentale dans le champ social et de ‘repolitisation’ des organisations productives sur un territoire ».
Ce projet s’est poursuivi jusqu’en janvier 2025 et a par exemple contribué à amorcer l’élaboration d’une typologie des tiers-lieux et la production d’une bibliographie ciblée.
Le point fort du projet : Le point de vue de la psychodynamique du travail sur le rapport entre écologie, organisation du travail, santé au travail et démocratie. A l’appui, à la coordination du projet Frédérique Debout Cosme, membre de la chaire de Psychologie du travail du Cnam et membre du Centre de recherche sur le travail et le développement, aussi membre de l’équipe de recherche de l’IPDT. Elle pilote le projet avec une équipe clinique: Stéphane Le Lay, psychologue clinicien à l’IPDT et sociologue du travail, Sébastien Chekroun, psychologue clinicien du travail et doctorant, avec la supervision de Christophe Dejours, directeur scientifique de l’IPDT.
L’idée du projet est partie d’une alerte lancée en CHSCT, après l’été 2022 particulièrement chaud, par les représentants du personnel de la communauté d’agglomération de la Rochelle. Jusque-là, les vagues de chaleur ou de froid étaient gérées au cas par cas. L’appel à manifestation d’intérêt « Ecologie et travail » de l’Anact a permis de mener une enquête approfondie sur ces situations et leurs impacts sur les conditions de travail en vue de répondre à la problématique de gestion des risques professionnels induits par de fortes chaleurs.
La communauté d’agglomération et la Ville de La Rochelle - dont plusieurs services sont en commun - ont d’abord diffusé un questionnaire auprès de leurs services pour évaluer les impacts du travail par températures extrêmes, identifier les populations les plus touchées (travailleurs des espaces verts, police municipale, équipes et enfants en crèches, etc.), et commencer à repérer les solutions mises en place. Les résultats ont permis de structurer la démarche autour de quatre axes : assurer de bonnes conditions de travail pour les agents, assurer de bonnes conditions d’accueil pour les publics, adapter l’organisation du travail et adapter les bâtiments.
Au sein des services les plus touchés, des groupes de travail réunissant des encadrants, des agents et un représentant du personnel ont été mis en place pour discuter des conditions de travail et des améliorations à apporter. Quelques exemples d’idées formulées : demandes d’équipements rafraîchissants, achat de thermomètre, autorisation du port du bermuda, modification des horaires de travail, autorisation de sortir du cadre légal avec deux jours de télétravail, répartir les espaces de travail en fonction des températures et de l’ensoleillement selon la logique du flex-office, etc. Les propositions ont été examinées par un comité de pilotage paritaire, débattues puis validées.
Autour de l’été 2023, agents et habitants ont été informés des changements décidés (ex. fermeture des déchetteries l’après-midi, pendant les canicules quand l’affluence est très faible et l’exposition des agents très forte). La démarche demandant parfois des ajustements (ex. des parents ne peuvent pas avancer leurs horaires de travail dans la journée à cause des horaires d’ouverture des crèches) et des travaux au plus long cours (ex. changer les fenêtres).
Le projet s’est poursuivi jusqu’en septembre 2024, suivant d’autres pistes, en vue de procéder à une mise à jour « éclairée et éprouvée » du DUERP. Un observatoire a par exemple été créé afin de mieux comprendre les liens entre accidentologie, absentéisme, arrêts maladie et températures extrêmes.
Le projet a été soutenu à différentes étapes par les chargés de mission de l’Anact. Et a fait l’objet d’un travail de recherche et de thèse professionnelle de Pauline Martin (conseillère prévention à la communauté d’agglomération de la Rochelle) au sein de l’Institut Supérieur de l’Environnement https://institut-superieur-environnement.com/ .
Le projet aura également permis l’expérimentation et la sensibilisation des agents à la transition écologique.
Le point fort du projet : Partir de l’activité, en récoltant les témoignages des agents exposés aux contraintes, pour comprendre leur problématique et les impliquer dans les solutions à trouver.
Porté par : un collectif de salariés de l’association Oïkos, une ergonome et une artisane indépendante (podcasteuse et illustratrice).
Contexte et intention
Le projet a interrogé les questions de genre et de santé au travail dans l’écoconstruction, afin de montrer comment ce secteur pourrait mieux prendre en compte les besoins différenciés des femmes et des hommes. Mené en 2023-2024 dans le cadre de la Fabrique CTO de l’Anact, il s’est déployé sous forme de recherche-intervention.
Actions menées
- Entretiens avec 7 artisanes (reconversion, expertes) sur leurs perceptions, contraintes et stratégies d’adaptation dans un secteur masculin.
- 10 sessions d’observation sur chantiers pour analyser les ajustements et innovations face aux contraintes (matériaux, outils, environnement).
- Ateliers collaboratifs dans le cadre de la communauté élargie de recherche intervention (Céri) avec artisanes et experts de la santé au travail.
- Production de fresques d’activité pour visualiser les phases de travail, identifier marges de manœuvre et tester des ajustements.
- Création de podcasts présentant des portraits de femmes dans l’écoconstruction : Constructions pluri[elles].
- Mise en place d’un annuaire professionnel élargi et féminisé en Auvergne-Rhône-Alpes : réseau Oïkos.
Point fort
Les ateliers de la Céri ont produit des propositions concrètes : adaptation des équipements (caisses à roulettes), aménagement des espaces (bottes de paille à l’horizontale pour réduire la poussière), organisation du travail (tenir compte du cycle menstruel, prévoir des temps « non bruyants »).