Numérique : sept projets de développement du dialogue social technologique accompagnés
Réalisations et projets - Publié le 07 juillet 2022 - Modifié le 19 janvier 2026
Contexte
La transformation numérique est à l’œuvre depuis plusieurs dizaines d’années dans le travail, accélérée par le travail à distance massif pendant la crise du Covid-19, puis l’apparition de l’intelligence artificielle (IA) générative. Elle s’impose aujourd’hui comme un défi à plusieurs visages : dématérialisation des services, développement d’environnements numériques, déploiement de l’IA au travail.
Bien souvent, les salariés sont peu impliqués dans la conception des projets et des outils qui leur sont destinés. L’expérience-utilisateur reste encore très centrée sur le client et laisse peu de place à l’expérience-travailleur.
Par ailleurs, les technologies numériques, lorsqu’elles sont déjà intégrées au travail, s’avèrent être le plus souvent gérées par les équipes techniques et informatiques en relation avec les fournisseurs de solutions, sans être en mesure d’intégrer les enjeux du travail réel. Les entreprises et institutions se sont acculturées au monde du digital et ont déployé des outils numériques à des degrés très variés, sans toujours les questionner. Bien que leur usage ait de nombreux impacts en matière d’organisation et de qualité de vie au travail, il ne fait pas toujours l’objet d’un dialogue social mature, voire ne fait l’objet d’aucun dialogue.
Objectifs de l’appel à projets
En 2020, l’accord-cadre européen sur la transformation numérique des entreprises, a posé les lignes essentielles quant au besoin d’adapter le travail, ses outils et son organisation, aux collaborateurs, et non l’inverse. Il pointe les enjeux d’un dialogue social technologique et propose des mesures concrètes.
La transformation numérique apparaît clairement comme une occasion d’améliorer les conditions de travail et la performance des entreprises. C’est pourquoi La Fabrique CTO de l’Anact a lancé en 2022 un appel à manifestation d’intérêt (AMI) pour « développer le dialogue social technologique au travail ». Elle a retenu, financé et accompagné sept projets qui donnent corps au dialogue social et technologique au travail.
Bilan et enseignements
Les sept projets retenus suivent des dynamiques, des échelles (entreprise, secteur ou territoire) et des configurations très variées. Il s’agit par exemple d’encourager et d’accompagner les petites structures d’un territoire à l’e-facturation, questionner la démocratie d’une grande organisation dans la mise en place de systèmes d’information numériques, de comprendre les effets de l’IA sur le travail et les conditions de travail ou encore de clarifier les points d’un dialogue social à ouvrir pour les travailleurs des plateformes. Ou encore ouvrir le dialogue à l’ensemble des acteurs de la filière numérique du territoire régional.
Dans ces contextes, le dialogue social est plus ou moins structuré, et l’expérience en matière de dialogue professionnel plus ou moins avancée. Différents types d’actions (expérimentation, recherche, conseil) et de points de vue (dirigeants, syndicats de salariés, acteurs de branche, associations) rendent ce panel de projets particulièrement intéressant à observer. Ils donnent à voir les problèmes que les porteurs de projets ont tenté de surmonter, de dépasser, de résoudre.
Quatre projets abordent des questions généralistes des transformations numériques, trois se concentrent sur l’IA. Tous revêtent une dimension participative et collective, avec un ancrage territorial ou sectoriel fort.
Les projets retenus ont bénéficié d’un appui financier et d’un accompagnement de l’Anact. Cela s’est traduit par l’apport ponctuel d’expertise sur les questions de conditions de travail, d’organisation, de dialogue professionnel et social, etc. Les porteurs ont également été suivis dans les étapes de prototypage, modélisation ou capitalisation des projets menées.
Les enseignements tirés de ces projets ont été partagés et valorisés auprès de partenaires institutionnels publics en vue d’enrichir des formes d’innovation publique en matière de dialogue social technologique.
Le projet DIAL-IA, acronyme de « Dialoguer sur l’intelligence artificielle », coordonné par l’Institut de recherche économique et sociale (IRES), est le fruit d’un partenariat avec quatre organisations syndicales (CFE-CGC, CGT, UGICT FO Cadres, CFDT). Son ambition : faire plus de place au dialogue social dans la régulation de l’intelligence artificielle (IA) en posant un cadre méthodologique partagé. Soit la déclinaison française du volet « IA » de l’accord cadre européen de 2020 sur la numérisation du travail.
Un réseau particulièrement étoffé s’est constitué, réunissant l’IRES, des partenaires sociaux (en plus de ceux initiaux, ont rejoint le projet Sud Solidaires et CFTC), des organisations patronales (l’U2P, l’Udes, Cinov Digital), des représentants d’entreprises et des administrations publiques, avec l’accompagnement d'experts et de chercheurs. S’appuyant sur des cas d’usage de l’IA, ils se sont acculturés aux enjeux de la transition numérique : utilisation des données, transparence des algorithmes, IA, etc.
Après avoir observé l’impact que l’utilisation de l’IA peut avoir sur les conditions de travail (compétences, rythme du travail, sens, travail en équipe, etc.), est ressorti le besoin d’un dialogue social « nouveau », au-delà des enjeux du numérique, en termes de méthode, d’outils et d’acteurs concernés (éditeurs, fournisseurs, prestataires, clients, usagers, entreprises, etc.). Le projet a mené à la mise en ligne de référentiels mobilisables par les acteurs économiques et les représentants syndicaux vers un dialogue social approprié pour l’IA.
Point fort du projet : animation d’une dynamique inter-syndicale où la démarche participative, intersyndicale et collaborative a permis aux parties prenantes une appropriation et une acculturation d’une « grammaire commune » concernant les enjeux de l’IA au travail.
En savoir plus sur le projet : https://dial-ia.fr/
Manifeste « Pour un dialogue social au service des bons usages de l’IA et d’une nouvelle étape de progrès social dans les entreprises et les administrations ».
C’est dans l’environnement des plateformes numériques que s’inscrit ce projet, celles qu’utilisent les livreurs de repas à vélo. Une expérimentation a été conduite dans ce contexte de travail où la configuration est très particulière et laisse peu de place au dialogue en général, et où l’activité est soumise au droit commercial et non au droit du travail, et où la relation donneur d’ordre-plateforme-travailleur est ambigue.
Porté par Métod Créa, cabinet de recherche et d’interventions en psychologie du travail, l’Université Lyon 2 et le Cnam, ce travail de recherche s’est appuyé sur une méthode (M.O.T., pour méthode de l’objet technique) qui part de l’expérience des travailleurs en se concentrant sur un objet, à savoir la glacière des livreurs. Ouvrir la discussion sur la manière d’utiliser ce « cube » de livraison a permis de détailler l’activité réelle. Des espaces de d’échanges ont ainsi été ouverts en présence de livreurs et de chercheurs (algorithmicien, ergonome, psychologue du travail, sociologue, clinicien des usages dans le champ des transformations digitales) pour comprendre l’activité, son organisation et ses conditions de travail. Le fruit de ces échanges a été mis en perspective avec plusieurs institutions de prévention et de recherche (Anact, Inria, INRS, CNRS, Ires, laboratoires GRePS, Cnam).
De ces travaux ont émergé les enjeux psychosociaux - travail de nuit, sentiment « d’alinéation » à l’algorithme, perte de sens, intensité du rythme, pression par la notation, valorisation de l’aspect sportif de l’activité, etc. - et socio-organisationnels - rôle des gestionnaires des plateformes, des travailleurs, etc. Apportant des connaissances sur l’activité réelle et une reconnaissance des travailleurs de plateformes, ce projet fournit des éléments solides pour alimenter le dialogue social.
Point fort du projet : Rassembler vers un objectif commun des acteurs avec des expériences et des champs d’expertise très différents lors des groupes de travail, des espaces de discussion et d’analyse.
Ce projet, porté par Ultralaborans, association qui accompagne les métamorphoses du travail, comporte deux volets touchant au dialogue et à la médiation numériques, dans un contexte de digitalisation sur les territoires : l’un en Corse avec la mise en place de la Stazzona Digitale, pôle ressource autour du travail et du numérique, l’autre autour de la conception de la plateforme TrocOTLand avec le réseau des offices de tourisme du Nord.
Le premier, en partenariat avec l’Aract Corse, a consisté à créer un pôle numérique, la Stazzona Digitale tel que prévu par le Schéma directeur territorial d’aménagement numérique (SDTAN) baptisé Smart isula, feuille de route vers un numérique responsable en Corse, avec une attention aux enjeux liés au travail.
Ce pôle, à destination des acteurs du tissu économique local (dirigeants, encadrants, salariés, élus, syndicats, fournisseurs, développeurs, étudiants, consultants), répond au constat d’une « urgence » à l’inclusion numérique. Il a été question d’ouvrir un espace de dialogue social et professionnel territorial sur l’impact du numérique sur le travail, soutenir l’acculturation des parties prenantes et l’incubation d’initiatives. Les ambitions se sont finalement concentrées sur la mise en œuvre de la facturation électronique, le développement de plans de continuité d’activités pour faire face aux cyberattaques et l’appropriation de l’intelligence artificielle par les entreprises du territoire.
Le second projet, dans le département du Nord, s’est porté sur un projet mutualisé de trois offices de tourisme de mettre en place une plateforme commune baptisée « TrocOTLand ». Ultralaborans a impliqué une designer chargée de veiller à intégrer les enjeux du dialogue social technologique sur les pratiques de travail dans la conception de cet outil destiné à mutualiser les offres touristiques. La démarche de design a permis d’interroger l’adoption de l’outil : quels impacts potentiels de son usage sur le travail réel ? Et sur les conditions de travail et son organisation ? Le cahier des charges de la plateforme a ainsi pu être revu impliquant des actions RH, managériales et collectives.
Point fort du projet : Grâce à la mise en place d'un dialogue territorial pluri-acteurs, ce projet a faciliter la discussion sur les enjeux de qualité de vie au travail liés aux outils numériques. Ce dialogue permet que la transformation numérique soit plus choisie que subie.
Porté par l’Institut de recherche en informatique de Toulouse, le projet ISIDOR, basé sur la méthode éponyme, interroge la place et le rôle des systèmes d’information numériques SIN (espaces de stockage des données, outils collaboratifs numériques, etc.) dans la démocratie organisationnelle d’une entreprise ou d’une collectivité.
Ce travail part du constat que, bien souvent remis entre les mains des services informatiques, l’usage des systèmes d’information touche en réalité aux conditions de travail, à l’organisation du travail et à l’avenir même de celui-ci et doivent donc pouvoir être réfléchis et discutés. Pour ce faire, la méthode de diagnostic ISIDOR (proposée par l’Atelier SI2D, a été expérimentée et mûrie. Elle propose d’évaluer l’impact d’un système numérique sur le niveau de démocratie (autonomie des salariés dans leurs tâches, manière de participer ou non aux projets informatiques, etc.) et la possibilité du dialogue autour de ce sujet dans une organisation.
La méthode s’est appliquée sur un premier terrain, à savoir la refonte des systèmes d’information du service RH de la faculté des sciences et de l’ingénierie d’une grande université française, et plus spécifiquement sur le logiciel de paie des heures supplémentaires. Une expérience qui a permis de relever les enjeux liés aux SIN, et du temps nécessaire aux différentes étapes de leur mise en place : compréhension, acculturation, délibération, mise en action, etc.
Une seconde expérimentation, dans une PME industrielle, à partir d’un logiciel libre ayant été adapté pour l’entreprise, a permis d’affiner la méthode. Ici, trois enjeux : l’importance de la connaissance des SIN dans la prise de décisions, l’autonomie des collaborateurs et l’inscription du travail dans le temps.
Point fort du projet : au sortir ces expérimentations, l’équipe de l’Atelier SI2D développe un outil d’accompagnement qui décline la méthode ISIDOR, APIDOR, destiné à l’ensemble des acteurs d’un projet numérique.
Pour approfondir : methodes-dialogue-social-numerique.eu
Porté par le Mouvement associatif breton (Mab) et l’Union bretonne pour l’animation des pays ruraux (Ubapar), le projet Transfo Asso s’appuie sur l’idée que les outils digitaux peuvent faciliter le dialogue au sens large dans les organisations. Partant des difficultés de nombreux acteurs associatifs dans leurs usages numériques et de leur méconnaissance des enjeux stratégiques associés, il s’est articulé avec les acteurs locaux de l’accompagnement de la vie associative et les associations locales de moins de dix salariés. Le projet a évolué en plusieurs étapes :
- identifier et expérimenter les pratiques d’accompagnement au numérique (observation, formation, évènements, etc.),
- ouvrir le dialogue entre salariés et bénévoles (relire le projet associatif au regard de la digitalisation, réorganiser les tâches, placer le numérique comme sujet stratégique lors des CA, etc.),
- faciliter la dimension collective pour les acteurs de l’accompagnement des associations (évaluer le temps nécessaire, définir un progrès atteignable, etc.),
- aborder l’adéquation entre valeurs de l’association et transition numérique (impact écologique, usages des GAFA et des logiciels libres, achat de matériel issu du réemploi, etc.).
Les politiques numériques des collectivités ont bénéficié de cette dynamique : elles se sont renforcées, encouragées non seulement à s’orienter vers les associations en difficulté numérique mais aussi vers les acteurs qui agissent contre la fracture numérique. Plus globalement, les acteurs publics ont été sensibilisés au besoin de financer la transformation numérique des associations en prenant en compte les effets sur les conditions de travail et le dialogue social, points d’attention laissés de côté jusque-là.
Le point fort du projet : réunir les acteurs associatifs d’un territoire régional en impliquant de nombreux partenaires : Ubapar, Mab, Aract Bretagne, le collectif Tiriad œuvrant pour le numérique et le collaboratif, la Cress Bretagne, la Fédération des centres sociaux de Bretagne qui pilote le hub numérique, Emancip’Asso, la commission régionale du Fonds pour le développement de la vie associative (FDVA).
Site Internet du projet : transfo-asso.bzh
Porté par Matrice (Institut d’innovation technologique et social) et l’Icam (Institut catholique des arts et métiers) de Toulouse, ce projet a voulu questionner les impacts de l’intelligence artificielle (IA) sur le travail et les collaborateurs. Ses deux pilotes, avec cette perspective, ont conçu, expérimenté et mis en place un outil de diagnostic et de dialogue en entreprise baptisé « Diag » et aujourd’hui disponible en ligne gratuitement, mobilisable par différents acteurs de l’entreprise (dirigeant, manager, représentant du personnel, RH, etc.).
Son ambition : démystifier l’IA, sensibiliser les acteurs de l’entreprise à ses effets sur les tâches professionnelles. Il s’utilise en plusieurs séquences : l’apprentissage des enjeux, puis une phase introspective pour alimenter un temps de discussion collective sur les questions posées par l’usage de l’IA, notamment le potentiel d’automatisation des tâches. En explorant le « travail réel » et l’ « expérience-travailleur », l’outil souhaite apporter les éléments d’un dialogue social et professionnel contextualisé.
La démarche s’est appuyée sur des connaissances issues de différents travaux : ceux du LaborIA menés pour le ministère du Travail et l’Inria et de l’outil Maiat développé par Yann Ferguson et Charly Pecoste. Cinq caractéristiques étaient voulues pour l’outil DIAG : accessibilité, inclusivité, interactivité, évolutivité, neutralité.
Cet outil digital est aujourd’hui proposé dans un langage accessible aux non-initiés, et applicable à des projets portés par les entreprises à différents stades de maturation (que l’entreprise utilise déjà l’IA ou non).
Le point fort du projet : Répondre au besoin des entreprises, notamment les PME, d’outillage et de méthode pour animer le dialogue dans leurs projets impliquant l’IA.
Site web du projet : sites.google.com/matrice.io/dispositif-diag
Ce projet se concentre sur le pilotage d’une action de formation à la transition numérique à l'attention des employeurs et des salariés des petites structures de l’économie sociale et solidaire (ESS). Il a été mis en œuvre par l’Espace régional de dialogue social (ERDS) Auvergne-Rhône-Alpes, en lien avec l’Union des employeurs de l’ESS (UDES), la CGT, la CFDT, la CFTC et l’Unsa qui en font partie.
Son socle : l'accord professionnel du 6 octobre 2021 relatif à l'impact du numérique sur les conditions de travail et l'emploi dans les entreprises de l'ESS signé par les cinq confédérations syndicales de salariés.
L’ambition de ce projet est d’améliorer les conditions de travail et de le dialogue social sur la question numérique en trois points : répondre aux besoins observés au cours des travaux de l’Anact et soulignés par l’accord, fournir un référentiel de formation et expérimenter la formation auprès de binômes paritaires (un représentant de salariés, un de dirigeant). Les structures volontaires sont passées à l’action, bénéficiant d’accompagnement individuel, d’apports méthodologiques, d’un temps de diagnostic, de partages d’expériences.
Chacune a choisi un projet numérique qui lui incombait et à mettre à l’essai : élaborer une charte sur le télétravail, accompagner la mise en place d’un progiciel intégré pour piloter l’organisation, mettre en place un accord avec le CSE concernant l’usage des mails et le partage des agendas électroniques, etc. Il s’agissait d’identifier les impacts du numérique sur les conditions de travail, les métiers, l’activité et le secteur économique et d’adapter la stratégie de l’organisation.
Le besoin de revitaliser le dialogue social est devenu tangible, à articuler avec un dialogue professionnel sur la transformation numérique en vue de renforcer la QVCT et améliorer les pratiques professionnelles et managériales. Le dialogue sur cette nouvelle problématique est apparu souvent comme non prioritaire et source de charge supplémentaire de travail.
Partenaires : Organisations syndicales de salariés (Opco Santé, Afdas, Uniformation, Membres de la démarche PMAE (Le Mouvement Associatif, la CRESS, France Active, la Coordination Savaara, le DLA – BGE), l’URIOPSS, la Caisse d’Epargne, APICIL, Science Po Grenoble, Association Gaia
Le point fort du projet : la formule formation-action : expérimenter sur de situations concrètes et réelles des organisations les enjeux abordés en formation concernant le lien entre QVCT et transformation numérique.
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