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La performance au travail ne s'amoindrit pas forcément avec l'âge. État des connaissances

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"Plus on vieillit, moins on est productif". Plusieurs études tordent cette idée reçue et pointent l'absence de lien systématique entre âge et productivité. La performance est fortement liée aux conditions de travail tout au long de la carrière. L'Anact a réalisé une synthèse des principaux travaux conduits sur le sujet.

Sommes-nous « efficaces à tout âge ? ». C’est la question posée par Volkoff, Molinié et Jolivet, en 2000 dans leur ouvrage éponyme[1]. Depuis une quinzaine d’années, de nombreuses études françaises, qu’elles soient ergonomiques, épidémiologiques ou économiques, se sont intéressées aux liens entre âge et performance au travail. Leurs résultats ont remis en question l’idée communément répandue d’une baisse systématique avec l’âge de la performance au travail. Dans un contexte où l’allongement de la vie professionnelle se pose de façon aigue pour les entreprises et salariés en terme « d’adéquation entre l’évolution des capacités fonctionnelles, les conditions de travail et les performances[2] » et à l’heure d’un nouveau plan gouvernemental en faveur du maintien en emploi des seniors, une note de synthèse fait le point sur les enseignements des travaux menés sur le sujet sous la forme d’une revue des connaissances.

La productivité en fonction de l’âge, une question complexe

« Il est souvent admis que la productivité des travailleurs âgés est plus faible que celle des travailleurs d’âge intermédiaire. Cette hypothèse correspond à une analyse de l’avancée en âge comme facteur de déclin : déclin des capacités physiques, des capacités cognitives, entre autres. » Annie Jolivet[3], économiste au Centre d'études de l'emploi (CEE). «  La complexité des interactions entre les différents facteurs explique pourquoi la relation empirique entre âge et performance au travail n’est pas (toujours) clairement tranchée et notamment pourquoi elle présente une forte variabilité interindividuelle. » Sandrine Levasseur[4], économiste Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Le vieillissement, un processus physiologique variable et réversible

« Une personne atteint sa pleine maturité physique vers l’âge de 25 ans. Ensuite, on constate une période de relative stabilité, puis l’organisme commence à montrer des premiers signes de vieillissement, en général vers 45 ans même si des différences importantes entre individus existent, dépendant de caractéristiques personnelles (mode de vie, alimentation, état de santé général) et des caractéristiques de la situation de travail (force physique requise, posture, horaire, etc.). »[5]

« De façon générale, et contrairement aux représentations, les études relèvent que les pertes de capacités physiques ou cognitives dues au vieillissement « naturel » restent modérées jusqu’à 65-70 ans, et qu’elles sont compensées par l’expérience. À 60 ans, un salarié en bonne santé dispose encore de 80 % des potentialités dont il disposait à l’âge de 20 ans »[6].

« L’avancée en âge s’accompagne naturellement d’une baisse des performances maximales et d’un risque de baisse des capacités fonctionnelles. Le déclin des capacités qui survient avec l’âge, est variable selon les individus dans leur intensité, leurs modalités, le moment auquel il apparaît et en fonction de leur parcours professionnel. Si l’avancée en âge accroît la probabilité d’une diminution des capacités fonctionnelles, il n’y a pas pour autant de déclin généralisé de l’ensemble des capacités avec l’âge. Des compensations peuvent donc s’opérer (par exemple solliciter plus les habiletés tactiles lorsque l’acuité visuelle est moins parfaite) »[2].

Les études montrent en fait que les différences de performance sont dans la plupart des cas plus marquées entre individus d'une même classe d'âge qu'entre personnes de classes d'âge différentes.

Le déclin des capacités compensé par l’expérience

L’individu connaît une baisse de ses capacités physiques et cognitives à partir de la trentaine ; cette baisse s’exerce à des degrés différents selon les individus. Pour autant, du point de vue du marché du travail, l’expérience accumulée peut compenser cette baisse des capacités et lui permettre de maintenir son employabilité. « L'articulation entre les processus de déclin et de construction est spécifique à chaque individu et très dépendant de son parcours professionnel ». « L’expérience du travail mais aussi de soi-même permet de compenser le déclin des capacités sensorielles, cognitives ou physiques. Elle permet à l’individu de réguler son activité de travail, de trouver des stratégies lui permettant de maintenir sa performance : par exemple anticiper pour éviter les situations d’urgence, trouver des gestes moins coûteux en temps et en effort, s’entendre avec ses collègues sur une répartition des tâches bien adaptée, organiser sa mobilité vers un poste qui lui convient mieux »[1].

Tout dépend du poste de travail, de l’évolution de son contenu en tâches dans un contexte de changements technologiques et organisationnels importants, largement imputables à l’introduction de l’ordinateur au sein des entreprises. L’adaptabilité aux nouvelles technologies — pour effectuer des activités non routinières nécessitant l’usage de l’ordinateur — devient alors cruciale pour le recrutement ou le maintien en emploi ; chez le senior, elle est d’autant plus facile que son niveau d’éducation initial est élevé. La difficulté de certains seniors à s’adapter aux nouvelles technologies peut ainsi expliquer pourquoi la productivité des travailleurs baisse à partir de la cinquantaine, tout en présentant une grande variabilité interindividuelle.

Les stratégies de compensation mises en œuvre par les travailleurs vieillissants.

« Volkoff, Molinié et Jolivet ont notamment montré qu’il existe trois types de stratégies liées à l’expérience : des stratégies temporelles (anticipations, vérifications), des stratégies de construction et d’utilisation du collectif (coactions, coopérations), et des stratégies de maîtrise. Ces stratégies permettent de comprendre que la baisse liée à l’avancée en âge des performances maximales, telles qu’elles peuvent être appréciées dans des situations expérimentales, ne se révèle pas forcément dans les situations de travail »[7].   « La mise en évidence de ces stratégies témoigne qu’avec l’âge, il y a une activation de compétences multifonctionnelles qui intègrent un double objectif d’atteinte des buts professionnels et de préservation de la santé. C’est là l’une des clés de l’expérience au travail. Les déclins liés à l’âge n’auront un effet significatif sur la productivité que dans certaines conditions de travail »[8].

L’influence des conditions de travail sur les transformations des capacités avec l’âge et la performance des seniors

« La nature des tâches professionnelles, les conditions de leur réalisation, les politiques organisationnelles à l’égard des travailleurs vieillissants, de même que les normes sociales ou le contexte économique et démographique, influencent également les comportements des travailleurs âgés ».
Les évolutions des capacités fonctionnelles en fin de carrière sont donc fortement liées aux conditions et à l’organisation du travail dans l’ensemble de la carrière : « un travail pénible physiquement ou s’exerçant dans des conditions difficiles accentue les effets du vieillissement biologique. Un travail qui permet d’apprendre peut en revanche favoriser le développement des capacités. Il contribue donc à la différenciation des individus[3] ».

«Selon les résultats de l’enquête SIP, le risque est environ deux fois plus grand pour un senior de déclarer une restriction de ses capacités physiques quand il a connu une exposition d’au moins 15 ans à des produits nocifs ou toxiques ou à un travail physiquement exigeant durant son parcours professionnel »[9]. « Si les seniors ont moins d’arrêts de travail que les moins de 50 ans, ils sont plus longs (22 jours en moyenne contre 14). Ces chiffres montrent que le salarié senior serait en moyenne absent dans l’entreprise 6,5 jours en plus que le non-senior soit sur une année de travail une moindre productivité d’environ 3% »[10].

Les recherches épidémiologiques, ergonomiques et de psychologie du travail montrent bien que, selon les pratiques en matière de conditions de travail, d'horaires, de formation, de gestion des collectifs, de conduite des parcours professionnels, de représentations sociales sur les effets du vieillissement, les difficultés des salariés âgés vont être plus ou moins accentuées, leurs atouts vont être plus ou moins valorisés[11].

La performance au travail ne s'amoindrit pas forcément avec l'âge

En conclusion, retenons de l’ensemble de ces travaux qu’« il n’existe finalement pas de relation univoque et systématique entre avancée en âge et diminution des capacités productives. L’évolution de la productivité avec l’âge est en réalité relative, variable et conditionnelle »[12]. « La possibilité d'atteindre une performance satisfaisante avec l'avancée en âge, sans nuire à sa propre santé ni à son bien-être, dépend des capacités de base de l’individu, mais aussi de l'expérience acquise au cours de la carrière, et surtout des situations de travail. »[13]. En effet, les déclins liés à l’âge sont le plus souvent compensés par l’expérience des individus et les stratégies qu’ils mettent en œuvre.

Par ailleurs, les évolutions des capacités fonctionnelles en fin de carrière sont fortement liées aux conditions et à l’organisation du travail dans l’ensemble de la carrière. « La performance au travail des âgés est donc équivalente à celle de leurs cadets, à condition qu’ils puissent réguler leur activité de travail et que les conditions dans lesquelles le travail s’effectue ne fassent pas obstacle à ces régulations[2] ». « L’évaluation des performances des travailleurs âgés doit tenir compte de l’influence des facteurs environnementaux, dont les conditions de vie et les conditions de travail »[14].

Consulter le texte intégral de la synthèse "Âge et productivité au travail"

 

 

[1] Serge VOLKOFF, Anne-Françoise MOLINIE, Annie  JOLIVET - ''Efficaces à tout âge ? Vieillissement démographique et activités de travail'', CENTRE D’ETUDES DE L’EMPLOI, 2000, 126 pages

[2] CASSOU (Bernard) - Note de lecture : Efficaces à tout âge ? Vieillissement  démographique et activités du travail », Retraite et société 2001/3 n° 34, p. 194. http://www.cairn.info/revue-retraite-et-societe-2001-3-page-194.htm

[3] Annie JOLIVET  http://debats.terrafemina.com/societe/406-travail-les-plus-de-55-ans-sont-ils-moins-productifs/5727-il-nexiste-pas-de-relation-systematique-entre-avance-en-age-et-diminution-de-la-productivite

[4] Sandrine LEVASSEUR  - « Progrès technologique et employabilité des seniors », Revue de l'OFCE 3/ 2008 (n° 106), p. 155-184 http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=REOF_106_0155

[5] Catherine HELLEMANS, « Les travailleurs âgés et la fin de carrière : stéréotypes et réalités », in O. Klein et S. Pohl (dir.), Psychologies des stéréotypes et des préjugés, Loverval, Éditions Labor, 2006, p. 267-305.

[6] Francoise FORETTE - - « Santé, travail, vieillissement », 2014

http://tdte.fr/uploads/40_Pr%C3%A9sentation%20Pwt%20-%20Fran%C3%A7oise%20%20Forette.pdf

[7] Isabelle FAURIE,  Franco FRACCAROLI . et al., « Âge et travail : des études sur le vieillissement au travail à une approche psychosociale de la fin de la carrière professionnelle », Le travail humain 2/ 2008 (Vol. 71), p. 137-172

[8] Isabelle FAURIE - "Quand le vieillissement réinterroge l’emploi et le travail", RELIEF, n°33, 2011. http://www.cereq.fr/index.php/content/download/1235/14928/file/relief33_p23.pdf

[9] COUTROT (Thomas), ROUXEL (Corinne) - ''Emploi et santé des seniors durablement exposés à des pénibilités physiques au cours de leur carrière : l’apport de l’enquête "Santé et itinéraire professionnel"'', DARES ANALYSES, 15/03/2011, 7 pages

[10] Nathalie MISSÈGUE - "Arrêts de travail des salariés seniors en emploi " Dossier Santé et solidarité de la DREES, n°2, 2007, 23 pages http://www.epsilon.insee.fr/jspui/bitstream/1/13369/1/article200702.pdf

[11] VOLKOFF (Serge)  - « Quoi de neuf pour les vieux ?», SANTÉ ET TRAVAIL N°76, 2011

http://www.alternatives-economiques.fr/page.php?controller=article&action=htmlimpression&id_article=55570&id_parution=846

[12] Annie JOLIVET  http://debats.terrafemina.com/societe/406-travail-les-plus-de-55-ans-sont-ils-moins-productifs/5727-il-nexiste-pas-de-relation-systematique-entre-avance-en-age-et-diminution-de-la-productivite

[13] Serge VOLKOFF - « Quoi de neuf pour les vieux ?», SANTÉ ET TRAVAIL N°76, 2011

http://www.alternatives-economiques.fr/page.php?controller=article&action=htmlimpression&id_article=55570&id_parution=846

[14] Jean DAMASSE, Brigitte DOYON - "Travailler en vieillissant, vieillir en travaillant : une recension des écrits sur le vieillissement prématuré des travailleurs", RIPOST, 2000, 48 pages http://classiques.uqac.ca/contemporains/david_helene/Travailler_en_vieillissant.pdf